Tabaski : la course contre la montre des femmes
Par Abba BA
À la veille de la Tabaski, la banlieue dakaroise vit au rythme des préparatifs. Le marché de Keur Massar déborde déjà de monde. Sous une chaleur lourde, les vendeurs interpellent les passants à coups de promotions improvisées. Un magnétophone distille de la musique, entrecoupée par la voix d’un animateur vantant les mérites des tissus « Tinu Minu », des brodés en coton très en vogue pour les hôtesses du « lakk yakk ». Des tables remplies de chaussures, de sacs et d’accessoires bordent les routes poussiéreuses.
Mais derrière l’effervescence de la fête, les femmes avancent souvent sous pression. Habiller les enfants, trouver la tenue parfaite, prévoir les cadeaux pour la belle-famille, réserver une coiffeuse, gérer les dépenses de cuisine… La Tabaski ressemble parfois à un véritable marathon. « Depuis le début du mois, je ne dors presque plus », souffle Aïssatou, 34 ans, rencontrée dans une boutique de bijoux en perles au marché de Keur Massar. Autour d’elle, des femmes fouillent les étals à toute vitesse. « Il faut acheter les habits des enfants, penser aux chaussures, aux sacs, aux bijoux. Les prix ont augmenté, mais tout le monde veut être beau le jour de la fête. Même si c’est difficile, on essaie de faire plaisir », raconte-t-elle, essoufflée.
Dans le coin des tailleurs du marché, les files s’allongent. Certaines clientes supplient les couturiers pour récupérer leurs tenues à temps. Assise devant un atelier bondé, Marième, mère de quatre enfants, garde un œil inquiet sur les boubous encore inachevés alors qu’il reste moins de 24 heures avant la fête. « Chaque année, c’est le même stress. Le tailleur te dit toujours : “demain, demain”. Pourtant, la Tabaski, c’est déjà demain. Certains ont même commencé à fêter aujourd’hui. « Moi aussi, j’ai besoin de respirer un peu », dit-elle, nerveuse.
Au-delà des vêtements, il y a aussi la pression de l’apparence. À Tivaouane Peulh, les salons de coiffure tournent à plein régime. Chez « Ndeup », un salon moderne récemment installé dans de nouveaux locaux, les clientes défilent sans interruption. Certaines vont jusqu’à se disputer pour espérer obtenir une place.
Entre mèches, perruques, poses de cils, extensions de cheveux et henné, les coiffeuses enchaînent les clientes à un rythme effréné. « Une femme veut être belle à la Tabaski. Même si on est fatiguée, on veut se sentir bien ce jour-là », explique Khady, 27 ans, venue réaliser la coiffure « Ponytail », actuellement très en vogue. « Entre la coiffure, les ongles, le maquillage et les habits, tout coûte cher. Mais socialement, il y a une pression. Sur les réseaux sociaux, tout le monde montre sa tenue, sa maison, son mouton. On se sent obligées de suivre cette tendance », ajoute-t-elle.
Pour beaucoup, la charge ne s’arrête pas au foyer. La Tabaski est aussi un moment où la cuisine occupe une place centrale. Dans certaines concessions familiales, les préparatifs culinaires commencent bien avant le jour J. Des femmes préparent déjà les marinades, les épices et les courses nécessaires pour accueillir les invités. En effet, à la cité Socabec de Tivaouane Peulh, Ndèye Sokhna passe sa matinée entre le marché et sa cuisine. « Le jour de la Tabaski, les femmes ne s’assoient presque jamais. Dès le matin, il faut préparer le café, gérer les grillades, cuire le riz, accueillir les invités et servir tout le monde », décrit-elle. « Les hommes s’occupent souvent du mouton, mais derrière, toute l’organisation de la maison repose sur les femmes. »
Dans la banlieue dakaroise comme dans plusieurs villes du Sénégal, la Tabaski reste ainsi un mélange d’émotions contradictoires pour les femmes : joie familiale, injonctions sociales, sacrifices financiers et quête de perfection. Derrière les belles photos de fête et les tenues soigneusement choisies, beaucoup vivent surtout une véritable course contre la montre.