Violences conjugales 1/5 : survivre aux humiliations, aux coups et à l’arrachement des enfants
Par Abba BA
Les coups ne sont souvent que la partie visible de la violence conjugale. Dans les foyers, des femmes subissent aussi l’humiliation, l’emprise, les menaces, la privation économique, sexuelle et, parfois, l’arrachement de leurs enfants. À la Maison de la Femme de Pikine, des survivantes racontent leur combat pour échapper à leurs bourreaux. Une plongée dans une violence qui ne s’arrête pas toujours avec la séparation.
Il est 10 heures passées. Le soleil, déjà haut dans le ciel, darde ses rayons sur Pikine, annonçant une journée étouffante en ce jeudi 11 juin 2026. La chaleur est lourde, presque suffocante. À la rue 10, un bâtiment de taille moyenne peint en rose attire le regard. Au fronton, une enseigne sobre : Maison de la Femme de Pikine. À l’entrée, assis sur un fauteuil en bois installé dans le petit jardin public logeant la porte du bâtiment, un vigile oriente les visiteuses avec une mécanique bien rodée. « Vous pouvez entrer. Dans le hall, prenez à gauche, deuxième porte, c’est le bureau des femmes », répète-t-il à chaque nouvelle arrivée.
À l’intérieur, le contraste est saisissant. Malgré le va-et-vient des visiteuses, le silence est pesant. Les murs sont couverts d’affiches de sensibilisation sur les droits des femmes. Ce jour-là, plusieurs services sont fermés. Seuls les bureaux de la Boutique de droit de l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS) restent ouverts.
À l’accueil, cinq femmes attendent leur tour, assises sur des chaises en plastique. Dans les bureaux voisins, des juristes, penchées sur des dossiers, travaillent dans une concentration absolue.
Ici, les femmes viennent chercher bien plus qu’une assistance juridique. Elles viennent chercher une écoute, une protection, parfois une dernière chance de reconstruire leur vie. Dans les salles de consultation, les récits se succèdent. Beaucoup portent les marques de la violence, du silence et de l’abandon. Ce jour-là, deux femmes acceptent de raconter leur histoire. Deux visages. Deux parcours. Une même réalité : celle de la violence conjugale.
« Il voulait me briser pour que je parte »
Teint clair, taille moyenne, une longue perruque encadrant un visage marqué par les épreuves. Assise, les mains nerveusement croisées, Mati Gueye (nom d’emprunt) tente de contenir sa douleur à la sortie d’un bureau d’écoute. Mais lorsque les souvenirs remontent, sa voix se fissure. Treize ans de mariage. Treize années durant lesquelles elle dit avoir subi toutes les formes de violence : psychologique, physique et économique. « Nos problèmes ont commencé lorsqu’il a pris une deuxième épouse », souffle-t-elle.
Le remariage marque un tournant brutal. Après ses nouvelles noces, son mari s’installe avec sa seconde épouse, la laissant seule avec leurs enfants. Pendant trois mois, il ne rentre presque plus. Mais le plus douloureux, confie-t-elle, n’est pas son absence. C’est son retour. « Après trois mois d’abandon du domicile conjugal, il a commencé à revenir tous les deux jours. Non pas pour me donner mon tour, mais pour me provoquer, m’humilier et me pousser au divorce. » Selon elle, l’objectif de son ex-conjoint était clair : la pousser à partir pour se décharger des responsabilités du foyer. L’humiliation devient alors quotidienne, méthodique, presque calculée. « La nuit, il faisait des appels vidéo avec sa nouvelle épouse devant moi, en disant qu’elle lui manquait. Il voulait me détruire psychologiquement. » Parfois, raconte-t-elle, il s’aspergeait de liquides mystiques, affirmant vouloir se protéger d’elle. « Il faisait tout pour me faire craquer. Mais j’ai refusé de partir. »
Le plus difficile, dit-elle, n’a pas seulement été la violence du conjoint. C’était aussi l’indifférence de l’entourage. « Quand j’en parlais à nos proches, personne ne me croyait. Il avait l’image d’un homme calme et sérieux. Tout le monde pensait que le problème venait de moi. » Face au doute et à l’isolement, Mati prend une décision : rassembler des preuves.
En silence, elle filme et enregistre. Une manière de rendre visible une violence que presque personne d’autre ne pouvait voir. Lorsque l’affaire arrive devant la justice, elle refuse tout arrangement à l’amiable. « J’ai présenté les vidéos au tribunal. J’ai demandé la garde des enfants. » Avec l’appui de deux avocats mis à sa disposition par l’AJS, elle obtient gain de cause.
« Cela fait un an que je n’ai pas vu mes enfants »
Quelques minutes plus tard, une autre femme prend place. Teint clair, longue mèche soigneusement coiffée, tenue élégante. Maimouna Diop (nom d’emprunt) se distingue par une apparence soignée. Pourtant, derrière cette allure se cache une vie traversée par la douleur. Son histoire est marquée par un traumatisme ancien. À l’âge de 15 ans, confie-t-elle, elle a été droguée puis violée par un cousin. Elle tombe enceinte.
Mais au lieu de la justice, c’est le silence familial qui s’impose. L’affaire est étouffée. « C’était un cousin proche de ma mère. La famille a préféré régler cela à l’amiable. »
Comme si cela ne suffisait pas, un mariage arrangé est ensuite organisé avec un autre cousin, du côté paternel. Au début, tout semble normal. Puis, trois ans après l’union, la violence s’installe. « Il a commencé à m’insulter, à me frapper et refuser de nous nourrir, mes enfants et moi », raconte-t-elle, la voix brisée. Mais au-delà des coups, elle décrit un système d’oppression plus large. Une maison familiale où la belle-famille contrôle tout. Une belle-mère qui lui donne 500 francs CFA pour deux jours de dépenses. Une humiliation permanente. « Mon mari travaillait à Dakar. Je ne le voyais que pendant la Tabaski ou la Korité. » Entre-temps, elle subit les violences verbales, le manque de nourriture et le mépris quotidien. « Je pouvais supporter leurs humiliations, leurs paroles blessantes. Mais pas la maltraitance de mon mari qui profitait du peu de temps qu’il passait avec nous pour me violenter. » Quand elle demande le divorce, son mari refuse catégoriquement. « Il m’a dit qu’il ne me répudierait jamais. Que je devais rester là comme une boniche. »
Elle se tourne alors vers son père, espérant trouver refuge. Nouvelle désillusion. « Il m’a dit de ne pas revenir chez lui. » Toutes les portes semblent donc se fermer. Prisonnière, sans soutien, avec un nouveau-né, elle reste, subissant encore la violence de son mari et les humiliations de sa belle-famille. Jusqu’au point de rupture.Quand survivre devient plus urgent que tout. Elle finit par partir, laissant ses enfants derrière elle.
Aujourd’hui, le divorce religieux est prononcé. Mais juridiquement, son mari refuse toujours de signer l’acte. Une manière, selon elle, de prolonger l’emprise. Il refuse également de répondre aux convocations judiciaires et utilise les enfants comme moyen de pression. « Il veut signer seulement si je renonce à leur garde. Ce que je ne pourrai jamais faire. »
Sa voix tremble. Puis les larmes prennent le dessus. « Je ne pourrai jamais laisser mes filles dans cette maison. Je suis la seule belle-fille à avoir des filles. Toutes les autres ont des garçons. Ayant été violée dans mon adolescence, je ne peux pas laisser mes filles dans cet environnement. Cela me hante. Je refuse qu’elles subissent ce que j’ai vécu. » À cet instant, elle craque. Les mots s’arrêtent. Les sanglots prennent place.
Isolement familial et contrôle des enfants
Les histoires de Mati Gueye et de Maimouna Diop ne sont pas des cas isolés. Elles révèlent une réalité brutale : la violence conjugale ne se résume pas aux coups. Elle prend aussi la forme de l’humiliation, de l’emprise psychologique, de la privation économique, de l’isolement familial et du contrôle des enfants. « Cela fait presque un an que je n’ai pas vu mes enfants. Je ne sais même pas comment elles ont passé la Tabaski. Je n’ai même pas de photo », murmure Maimouna. Elle dit avoir tenté de se rendre au village pour les voir. La porte lui a été fermée. Même les appels sont devenus impossibles. Une proche qui lui permettait de parler à ses enfants a été menacée. « On lui a interdit de me les passer au téléphone. » Après un an sans nouvelles, Maimouna s’est tournée vers l’AJS pour obtenir un accompagnement juridique, avec un objectif clair : faire avancer la procédure de divorce et récupérer la garde de ses enfants.
Aujourd’hui, après des années de souffrance, Mati tente de se reconstruire. Peu à peu, elle réapprend à vivre. Désormais active sur les réseaux sociaux en tant qu’influenceuse, elle a transformé ses blessures en force et sa douleur en parole utile. Sa voix, autrefois étouffée, sert aujourd’hui à sensibiliser et à soutenir d’autres femmes confrontées aux violences conjugales. « J’encourage les femmes à être autonomes financièrement. Beaucoup de femmes restent dans la violence parce qu’elles n’ont nulle part où aller. » Pour elle, l’autonomie économique demeure l’un des remparts les plus solides contre l’emprise et les violences conjugales.
Maimouna, elle, est encore au cœur de la tempête. Son combat est loin d’être terminé. Elle continue de se battre pour obtenir le divorce juridique et, surtout, la garde de ses enfants. Chaque jour est une attente. Chaque audience reportée prolonge sa douleur.
Entre reconstruction et survie, les trajectoires des victimes de violences conjugales racontent une même vérité : quitter la violence n’est souvent que le début d’un autre combat. Car partir ne signifie pas toujours être libre. Pour beaucoup de femmes, la violence continue bien après la séparation dans les tribunaux, dans les pressions familiales, dans l’emprise psychologique ou dans l’arrachement des enfants.