Mariage sous violence 2/5: enquête sur un drame silencieux au Sénégal
Par Abba BA
Disputes qui dégénèrent, humiliations, violences économiques ou psychologiques coups, féminicides… Les violences conjugales continuent de briser des vies dans le silence des foyers. Derrière les faits divers relayés par la presse se dessine une réalité beaucoup plus vaste : celle d’un phénomène systémique, nourri par les normes sociales, la dépendance économique et le silence familial. Enquête sur un fléau encore largement sous-déclaré.
Yenne, Keur Mbaye Fall ou encore Touba : les localités changent, mais les récits se ressemblent. Une dispute conjugale qui dégénère. Des cris entendus trop tard. Des voisins qui disent n’avoir rien vu. Une femme retrouvée morte. Un homme grièvement blessé. Puis l’ouverture d’une enquête. Au fil des mois, les affaires de violences conjugales continuent d’alimenter les faits divers et les chroniques judiciaires sénégalais, révélant l’ampleur d’un phénomène qui touche toutes les catégories sociales et tous les milieux.
L’un des cas les plus récents, largement relayé par la presse, est celui survenu à Touba. Selon un communiqué de la Police nationale, une femme aurait versé de l’huile chaude sur son époux dans la nuit du 30 au 31 mai 2026, vers minuit, au domicile conjugal situé à Guédé. Les faits seraient survenus à la suite d’une dispute conjugale. Selon les premiers éléments, le conflit aurait éclaté à cause d’un retard dans les soins apportés à leur enfant. La femme aurait expliqué avoir agi sous le coup de la colère, affirmant être régulièrement victime de violences de la part de son mari.
Quelques mois plus tôt, une autre affaire avait profondément choqué l’opinion publique : la mort de la TikTokeuse Khady Sow. Enceinte de sept mois, l’influenceuse, connue pour son activité de vente de bijoux en ligne, est décédée le 20 mars 2026, à la veille de la Korité. Les résultats de l’autopsie, jugés préoccupants, ont conduit les enquêteurs à écarter la thèse d’une mort naturelle au profit d’une piste criminelle. Son mari a été interpellé.
En juillet 2025, une autre femme a été tuée à son domicile par son mari à Gueule Tapée, à Dakar. Selon les premiers éléments de l’enquête, le suspect a été placé en garde à vue.
Un mois plus tôt, en juin 2025, Khady Fall, mère de deux enfants, est décédée dans des circonstances d’abord présentées comme un accident de moto. Mais l’enquête menée par la gendarmerie de Yenne et les résultats de l’autopsie ont conduit à l’arrestation de son mari et du frère de ce dernier. En décembre 2025, deux nouvelles affaires de violences conjugales ont viré au féminicide. Parmi elles, le décès de Bintou Guèye, morte des suites d’une blessure par balle au domicile conjugal. Son mari a évoqué un accident. Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances exactes du drame.
L’hécatombe continue. Déjà à la date du 10 juillet 2026, près d’une dizaine de femmes ont perdu la vie, d’après le décompte de la presse, à côté de la vingtaine recensée en 2025. Ces affaires, aussi médiatisées soient-elles, ne représentent que la partie visible de l’iceberg.
Sur la page Facebook de la Police nationale, les publications relatives aux arrestations pour violences conjugales se multiplient. Des cas qui se terminent souvent par des blessures graves, voire des morts. Et les chiffres confirment l’ampleur du phénomène. « En 2025, les dix boutiques de droit de l’AJS ont pris en charge plus de 7 456 dossiers, dont 88,46 % concernent des femmes, soit 6 595 cas contre 861 concernant les hommes. Parmi eux, 56 % concernent des violences, soit 4 208 cas de violences faites aux femmes », indique Ndéye Madjiguéne Sarr Bakhoum, juriste et chargée de communication de l’AJS.
Selon elle, « Les violences économiques et physiques sont les plus représentées avec respectivement 36,21 % et 24,88 %. Les femmes en sont les principales victimes. Ensuite viennent les violences sexuelles (24,13 %) et psychologiques (14,22) ». , ajoute la coordinatrice de la boutique de Droit de Pikine, Ndéye Madjiguéne Sarr Bakhoum.
Même constat au centre Kayam de Petit Mbao spécialisé dans l’accueil des victimes de violences conjugales. Presque chaque jour, de nouvelles pensionnaires y sont accueillies, souvent avec leurs enfants ou en état de grossesse. « Depuis son ouverture, le 5 avril 2022, le centre a accueilli près de 400 pensionnaires et enregistré 26 accouchements, dont huit césariennes, un cas de triplées et quatre cas de jumeaux », renseigne Mme Béatrice Joséphine Badiane, directrice du centre.
L’ampleur du phénomène semble plus alarmante à l’échelle nationale. Selon l’Enquête nationale de référence sur les violences faites aux femmes au Sénégal (2023-2024), réalisée par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) avec l’appui d’ONU Femmes, 70,2 % des femmes ayant déjà vécu en union déclarent avoir subi au moins une forme de violence conjugale. Un chiffre vertigineux. Et probablement en dessous de la réalité. Car de nombreuses victimes ne saisissent ni la police ni la justice. La peur des représailles. La dépendance économique. La pression familiale. Le poids des normes sociales. Autant de facteurs qui enferment les femmes dans le silence. « On reçoit souvent des femmes victimes de violences conjugales qui veulent quitter des ménages toxiques, mais elles ont peur parce qu’elles n’ont nulle part où aller. La pression sociale ou familiale les maintient dans ces unions jusqu’à ce que l’irréparable se produise », explique la coordinatrice de la boutique de Droit de Pikine, Ndéye Madjiguéne Sarr Bakhoum.
La violence conjugale n’est donc pas une succession de faits divers isolés. C’est un phénomène systémique. Un problème social majeur. Un fléau alimenté par les inégalités de genre, les normes patriarcales et le silence collectif.