Refuge pour femmes victimes de violence et leurs enfants 3/5 : le centre Kayam enfante de nouvelles voies
Par Abba BA
À Petit Mbao, le centre Kayam accueille dans la plus grande discrétion des femmes et des enfants fuyant les violences. Depuis son ouverture en 2022, près de 400 victimes y ont trouvé un refuge, des soins et un accompagnement pour reconstruire leur vie.
Différents visages. Différentes voix. La même douleur. En cette matinée du 15 juin 2026 au deuxième étage de l’immeuble abritant le centre Kayam à Petit Mbao, une vingtaine de pensionnaires sont assises sur des nattes et des moquettes dans le grand salon. Elles suivent une session de formation animée par une ONG sur les dangers du plastique et des déchets polluants. Parmi elles, des femmes de tous âges. Chacune porte une histoire. Des histoires de violences, de ruptures, de survie. Toutes sont hébergées, nourries et accompagnées dans ce centre d’accueil dédié aux victimes de violences conjugales. Ici, elles tentent de se relever.
Ouvert en 2022 à l’abri des regards, le Centre Kayam a déjà accueilli près de 400 victimes de violences. Derrière les murs de ce bâtiment de deux étages, rien ne laisse pourtant deviner qu’il s’agit d’un refuge. Aucune enseigne, aucune plaque, aucun indice visible. Dans le quartier lui-même, peu d’habitants savent que ce lieu héberge des femmes et des enfants en détresse.
Cette discrétion est un choix assumé. « C’est pour éviter que des proches viennent perturber les pensionnaires. Il arrive que des membres de la famille ou de l’entourage des personnes mises en cause cherchent à intimider les victimes ou à les convaincre de retirer leur plainte afin d’obtenir leur libération », explique Mme Béatrice Badiane, directrice du centre.
À l’intérieur, tout est organisé pour offrir une meilleure prise en charge aux victimes. Tout le personnel est féminin, sauf le gardien, et l’accès à l’intérieur du bâtiment lui est interdit. Une infirmière, une psychologue et deux sages-femmes assurent l’accompagnement médical et psychosocial des pensionnaires.
Dès son arrivée, chaque victime bénéficie d’une période d’observation d’environ une semaine. Durant cette phase, ses besoins essentiels — l’hébergement, l’alimentation et les soins médicaux — sont couverts, sans qu’elle ne soit immédiatement invitée à raconter les violences subies. Ce n’est qu’après ce temps de répit qu’elle est reçue par la psychologue pour retracer son histoire et évaluer sa situation. La famille est ensuite contactée, lorsque cela est jugé opportun et sans compromettre la sécurité de la victime, afin de poursuivre le processus d’accompagnement.
Pour Mme Badiane, la prise en charge des violences conjugales demeure particulièrement complexe. « Chaque situation doit être examinée avec beaucoup de prudence. Les équipes procèdent systématiquement à des évaluations et à des confrontations lorsque cela est possible afin d’établir les faits et d’apporter une réponse adaptée. »
Fonctionnant principalement grâce aux dons, le Centre Kayam fait aujourd’hui face à une baisse significative de ses ressources. Cette situation financière fragilise son fonctionnement d’autant plus que le coût de chaque prise en charge est élevé. « Beaucoup de femmes arrivent enceintes ou accompagnées de leurs enfants. Il faut assurer les consultations, les médicaments, parfois les accouchements et les soins des nouveau-nés. Ce sont des dépenses très importantes », souligne la directrice.
Face à cette situation, le centre Kayam est obligé d’adapter ses priorités. Pour poursuivre sa mission d’accueil et de protection des personnes les plus vulnérables, il prend, de plus en plus, en charge les mineures notamment celles orientées par les organisations spécialisées comme la Brigade spéciale de protection des mineurs ou les centres d’AEMO (Action Éducative en Milieu Ouvert).
Quand la violence commence avant même le mariage
Mme Béatrice Badiane insiste, par ailleurs, sur une réalité souvent méconnue. La violence conjugale, dit-elle, ne provient pas toujours uniquement du mari. « Il faut savoir que la violence n’est pas toujours imputable au mari. Parfois, elle vient aussi de la famille de la femme, qui lui fait comprendre qu’elle n’a plus sa place chez elle une fois mariée. »
Elle dénonce également les discours transmis aux jeunes filles avant le mariage. « Quand une femme quitte le domicile familial pour rejoindre son foyer, on lui dit déjà que le mariage n’est pas facile. On lui parle d’abnégation, de soumission, de sacrifice. On la prépare comme si elle allait à la guerre. Puis elle tranche d’un ton ferme : « Le mariage n’est pas une guerre. »
Pour la directrice du centre, l’équilibre dans le couple repose sur la réciprocité. « C’est du donnant-donnant. Tu me donnes l’amour ; nous construisons une famille. Tu me donnes le respect ; nous bâtissons un foyer stable. Tu subviens aux besoins du ménage ; je fais ma part pour l’équilibre du foyer. Une relation doit être équitable. Quand cette équité disparaît, tout devient fragile. »
A midi, la séance de formation s’achève. Dans le grand salon, les femmes replient lentement les nattes, échangent quelques mots avec les formatrices et regagnent leur chambre, certaines avec leurs enfants dans les bras. Dehors, rien ne distingue le Centre Kayam des autres bâtiments du quartier. Aucun signe n’indique qu’ici se reconstruisent, loin des regards, des vies brisées par les violences. Un refuge discret, mais indispensable, pour celles qui cherchent à reprendre possession de leur vie. Différentes alternatives. Différentes voies. Le même espoir!