Porter plainte 1/4 : l’autre épreuve des victimes de violences conjugales au Sénégal
Par Abba BA
Porter plainte est souvent présenté comme la première étape pour sortir des violences conjugales. Pourtant, pour de nombreuses Sénégalaises, ce geste s’apparente à un véritable saut d’obstacles. Entre les contraintes liées à la procédure et les tentatives de conciliation privilégiées, le chemin vers la justice est un vrai parcours de combattante.
« Vous habitez où ? » C’est souvent la première question posée à une femme qui franchit les portes d’un commissariat pour dénoncer des violences conjugales. La réponse permet de déterminer le service territorialement compétent et de l’orienter. Sur le papier, la procédure paraît simple. Mais sur le terrain, elle peut rapidement se révéler plus complexe.
Pour en avoir le cœur net, nous nous sommes rendus dans un commissariat de police de Dakar. À notre arrivée, les policiers nous demandent d’abord l’adresse du mis en cause. Les deux agents présents expliquent que toute victime de violences conjugales peut déposer plainte auprès du commissariat ou de la brigade de gendarmerie couvrant le lieu où réside ce dernier. Une fois la plainte enregistrée, une enquête est ouverte, les convocations sont remises au chef de quartier ou de village qui les transmet aux différentes parties. Une étape qui peut freiner des victimes qui ont peur de se dévoiler. Car, « une fois la plainte déposée, elle devient publique », révèle l’agent de police. Les différentes parties sont entendues et le dossier est transmis au procureur de la République qui décide des suites à donner.
Mais au fil de l’échange, un autre discours apparaît. À plusieurs reprises, les agents nous suggèrent de privilégier une médiation familiale pour résoudre le différend avant d’engager une procédure judiciaire. « Mais madame, vous ne pensez pas que ce serait plus simple d’aller voir les Pa (les grands-pères) pour discuter et régler le problème en famille ? », lance l’un d’eux. « Les problèmes de couple sont assez complexes pour en rajouter. Je vous conseille d’en discuter entre vous », renchérit l’autre.
Quelques jours plus tard, le même constat est fait dans une brigade de gendarmerie de la banlieue dakaroise. Là aussi, les agents encouragent d’abord un règlement « à l’amiable » ou une médiation familiale. Selon eux, cette démarche vise à préserver le foyer lorsque les faits sont jugés « peu graves » ou lorsqu’une réconciliation semble encore envisageable.
Cette réalité est également observée par les défenseurs des droits des femmes. À l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS), les accompagnatrices constatent que de nombreuses victimes hésitent à saisir la justice ou renoncent en cours de procédure sous l’effet des pressions familiales.
« Nous recevons régulièrement des femmes victimes de violences conjugales qui souhaitent quitter un foyer toxique et violent. Mais, la pression familiale les maintient dans ces unions jusqu’à ce que l’irréparable se produise parfois », confie Ndéye Madjiguéne Sarr Baccoum, la chargée de communication de l’AJS qui indexe également le poids des normes sociales dans le renoncement aux poursuites. « On répète souvent aux femmes mariées qu’elles n’ont plus leur place dans la famille d’origine. Cette idée pousse beaucoup d’entre elles à ne pas porter plainte ou à se désister en cours de procédure parce qu’elles ont peur et n’ont nulle part où aller », déplore-t-elle.
Entre les difficultés d’accès à la justice, les injonctions à préserver le foyer et l’absence de solutions d’hébergement pour de nombreuses victimes de violences conjugales, déposer plainte devient ainsi une épreuve en soi. Une première bataille que beaucoup doivent mener avant même que leur dossier n’arrive devant un juge.