Québec : quand la grossesse enfante une terreur financière chez les femmes immigrantes
Par Huchara Baptiste
Au Québec (Canada), tomber enceinte sans assurance ou carte d’assurance maladie peut devenir un cauchemar pour les femmes immigrantes. Elles sont nombreuses à avoir la peur au ventre en raison du coût exorbitant du suivi de grossesse, de l’accouchement et du suivi post-partum.
Khadja (nom d’emprunt) vit avec sa fille de 3 ans à Québec. Immigrante à statut précaire, c’est-à-dire une personne dont le statut migratoire est encore temporaire, la native de Kolda est venue rejoindre son mari étudiant. Elle bénéficie d’un permis de travail ouvert, mais sans accès à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), ni au Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI) comme les demandeurs d’asile.
La naissance de son deuxième enfant est prévue prochainement dans ces conditions difficiles. Déjà, elle vit un stress financier. Le budget de suivi de grossesse et d’accouchement n’est pas à sa portée. Son mari ne peut travailler que 24 heures par semaine. Attendre un enfant sans régime public d’assurance maladie est un cauchemar. Elle se demande comment payer les consultations, les échographies, les analyses sanguines et autres tests, sans oublier les médicaments. Selon des sources médicales ( Médecins du Monde), le montant à débourser pour donner naissance dans des conditions normales varie entre 10 000$ et 25 000$ (4 millions et 10 millions) et la facture peut grimper rapidement, pour un enfant né avec des complications, jusqu’à un minimum de 100 000$, soit 45 millions de francs CFA.
Face à cette situation, des femmes sèchent des rendez-vous médicaux ou renoncent à certains examens ou analyses, s’exposant à des complications comme la pré-éclampsie, les malformations, l’absence de suivi du diabète de grossesse, voire la survie de l’enfant à la naissance. De plus, sans un suivi régulier de grossesse à l’hôpital, un dépôt oscillant entre 3 500 $ à 7 000$ est exigé, selon les structures, pour les honoraires des médecins impliqués.
Karima (nom d’emprunt) qui a eu à vivre l’amère expérience témoigne : « la péridurale m’a été refusée parce que je n’avais pas d’argent cash sur moi, environ 1 000$ (450 000Fcfa), pour payer l’anesthésiste. Dans mon pays d’origine, je peux comprendre le manque chronique de moyens, mais ici, connaissant la douleur des contractions, c’est inhumain ». Le tort de Karima est que son époux avait souscrit à une assurance privée qui ne prenait pas en charge les frais liés au suivi de grossesse et à l’accouchement.
Les femmes rencontrées usent de stratégies pour réduire au minimum le coût de leur séjour à la maternité. « Je priais Dieu pour donner naissance à un enfant en bonne santé et rentrer rapidement à la maison. Chaque journée passée à l’hôpital coûte beaucoup d’argent. Il y a des pressions plus insidieuses encore comme si tu ne paies pas les frais liés à ton accouchement, tu n’auras pas le certificat de naissance de ton enfant. C’est beaucoup d’angoisse, car au lieu de profiter de ton bébé, tu comptes les jours en pensant à la facture. »
Le coût exorbitant des frais liés à la naissance pousse certaines familles non assurées complétement, à prendre des ententes de paiement avec l’hôpital pour échelonner le remboursement de la facture. C’est le cas de Diana (nom d’emprunt), une togolaise arrivée au Québec en janvier 2025. « À l’hôpital où j’étais admise, tu peux recevoir les soins vitaux, mais une facture bien salée t’attend à la sortie. J’ai convenu d’une entente avec l’hôpital pour repousser les échéances parce que je ne peux pas travailler pour le moment », reconnait-elle tout en relevant avoir « peur que le non-paiement des frais d’accouchement impacte mon dossier d’immigration. »
En 2022, une affaire avait même défrayé la chronique. Une femme, en plein deuil périnatal,avait reçu un appel de l’admission de l’hôpital lui demandant de rembourser des frais de 7 000 $ liés à son accouchement. La perte de son bébé ne la dispense pas de payer les dettes contractées durant sa grossesse.
Le statut précaire des femmes immigrantes hypothèque leur grossesse
La vulnérabilité de ces femmes est aggravée par leur statut précaire, source de stress financier, voire de détresse. Souvent laissées à elles-mêmes, certaines sont obligées de s’endetter sur le long terme pour accoucher dans de bonnes conditions. Une précarité de statut qui touche les travailleuses temporaires, étudiantes internationales ou conjointes d’étudiants étrangers, femmes attendant un parrainage, permis post diplôme, une décision de justice, etc. Selon un spécialiste du droit en immigration, « les lois et procédures changent très rapidement ces dernières années. Cet état de fait affecte tous les immigrants temporaires dont les plus vulnérables sont les conjointes ayant des enfants ».
Pour alléger cette éprouvante condition maternelle de certaines femmes immigrantes, des professionnels membres de l’organisme humanitaire (Médecins du Monde) veillent à leur chevet. Leur Clinique offre des services de première ligne aux personnes sans statut ou à statut temporaire. Selon l’organisme, quelque 50 000 personnes qui vivent au Québec n’ont pas de couverture médicale.
La seule voie pour éviter les douleurs financières et sociales engendrées par la grossesse est de disposer d’une bonne assurance capable de couvrir toutes les charges reliées. Les frais d’assurance peuvent aller jusqu’à 2 000 (850 000 FCFA) dollars par année et ne couvrent pas généralement la grossesse contractée avant la souscription. Une situation difficile à laquelle s’exposent de nombreuses femmes toujours dans l’attente de la finalisation de mesures du gouvernement provincial offrant des accouchements gratuits. Qui parlait de tourisme médical ?