Kédougou : des migrantes prises dans le filet de la prostitution et des violences frontalières
Par Makan DAMBELE
Elles ont quitté leur pays avec l’espoir de bâtir une vie meilleure. Mais entre violences sur les routes migratoires, insécurité aux frontières et précarité à l’arrivée, leur rêve s’est transformé en combat quotidien pour la survie. À Kédougou, des femmes migrantes racontent les trajectoires qui les ont conduites vers la prostitution.
Il est 10 heures, un dimanche matin, dans la grande cour d’un campement de Mako, situé entre le fleuve Gambie au nord-est, la route nationale 7(RN7) et Témassou au sud-ouest.
Mako est un bourg en pleine expansion démographique. Centre économique de la commune de Tomboronkoto, il abrite une mine d’or et attire une population cosmopolite : des étrangers venus de divers horizons, mais aussi des autochtones, majoritairement malinkés et peulhs.
Ce matin-là, le silence et la quiétude règnent, seulement troublés par la présence de quelques animaux domestiques circulant entre les cases rondes en paille. Le lieu paraît presque désert : à peine quelques personnes croisées. Les travailleuses du sexe, cinq au total, sont encore dans leurs chambres. Ce jour-là, seules trois d’entre elles acceptent de nous rencontrer.
Chez Eliza (le nom a été changé), la première à ouvrir sa porte, un sourire rapide précède ses excuses. La jeune Nigériane au teint clair, arrivée au Sénégal en 2018, puis Dubaï en 2021, sous le joug de son petit, avant de se libérer et de revenir à Kédougou, nous confie qu’elle ne peut parler longtemps : un client malien d’une vingtaine d’années l’attend. Séduisante et directe, elle promet de revenir plus tard, le temps de « satisfaire son client ».
Outre le travail sexuel, Eliza vend aussi des boissons alcoolisées et sucrées aux visiteurs venus se détendre sous un hangar en paille, à quelques pas du fleuve. Son quotidien est rythmé par les allées et venues des clients, mais aussi par une volonté farouche de soutenir sa famille restée au pays.
Nous poursuivons ensuite vers la chambre de Wisdom, la doyenne du groupe. Âgée de 32 ans, elle est déjà mère de deux enfants restés au pays. Corpulente, vêtue simplement de sous-vêtements et de perles multicolores, elle raconte son histoire avec assurance.
Installée au Sénégal depuis 2014, elle y est arrivée par l’intermédiaire d’un petit ami rencontré au Nigeria. Celui-ci lui avait promis un tour d’Afrique, mais l’aventure vire rapidement au drame : à Mbour, il la « revend » à une patronne du milieu avant de disparaître avec l’argent. Contrainte de se prostituer pour survivre, Wisdom finit par rejoindre Kédougou où, en parallèle de cette activité, elle exerce de petits métiers, notamment lavandière.
Un peu plus loin se trouve la chambre de Mirabelle, surnommée Mimi. Âgée de 27 ans, cette Nigériane au teint noir et au gabarit imposant est couturière de formation. Faute de moyens, elle a dû interrompre ses études au cycle moyen.
Assise devant sa chambre, Mimi nous raconte être venue au Sénégal avec l’espoir de trouver un emploi. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle dit s’être résolue à la prostitution, « faute d’options ».
Aînée d’une fratrie de six sœurs, elle porte sur ses épaules la responsabilité de subvenir aux besoins de sa mère veuve, de ses sœurs et de son enfant. Son regard trahit une profonde détermination. « Je veux soulager ma maman », confie-t-elle, comme pour justifier un choix dicté par la nécessité.
L’histoire est toujours la même. Tout commence par la rencontre d’un bienfaiteur souvent un proxénète, une “bonne madame, bon petit ami”, qui leur fait miroiter un avenir meilleur au Sénégal. Une fois arrivées à destination, à la place du travail, elles trouvent une facture à payer et sont contraintes à la prostitution pour rembourser leur dette de voyage. Et celles qui parviennent parfois à rembourser se retrouvent sans ressource, ni perspective et continuent à se prostituer pour survivre. Un cercle vicieux.
Un quotidien précaire
A Kédougou, le quotidien de ces femmes est particulièrement difficile. Installées dans un campement construit de manière sommaire, elles doivent louer leur chambre chaque nuit. Comme l’explique Eliza : « Ici, par jour, on paie 2 000 francs pour le logement. C’est comme un hôtel, c’est calme. » Mais ce relatif confort a un prix. Le propriétaire du des lieux est, selon elles, davantage préoccupé par l’argent que par la sécurité des locataires. Wisdom raconte avoir plusieurs fois crié pour obtenir de l’aide, sans véritable réaction.
À l’écart de la ville, ces campements offrent peu de sécurité. Des témoignages évoquent des intrusions de serpents, mais aussi l’indifférence des propriétaires en cas de problème.
Par ailleurs, la sécurité personnelle des locataires est constamment menacée. Les clients, souvent alcoolisés ou violents, peuvent refuser de porter un préservatif ou exiger de récupérer leur argent sous la menace. Eliza se souvient d’un épisode particulièrement marquant : « un client m’a menacé de mort pour que je lui retourne son argent alors j’avais rempli ma part du contrat. »
Certaines cèdent sous la menace, d’autres sont victimes d’agressions. Ce climat de danger permanent oblige ces femmes à une vigilance constante. Elles refusent systématiquement les clients agressifs ou sous l’effet de l’alcool.
Mimi dit écarter d’emblée les clients en état d’ébriété. « J’évite d’encaisser les clients ivres si je sens que la personne a bu de l’alcool. Je ne touche pas son argent. Je lui dis gentiment : patron, laisse-moi tranquille, je ne fais pas le travail. »
Wisdom, de son côté, affirme ne jamais accepter « même pour 50 millions » qu’un client retire le préservatif pendant l’acte.
La frontière, autre lieu de violence
Au-delà des violences vécues dans les campements, plusieurs témoignages mettent en lumière une autre réalité : celle des violences subies sur les routes migratoires, en particulier aux frontières.
Mélissa, 42 ans, mère de famille originaire d’un pays d’Afrique centrale en proie à la guerre, dit avoir traversé l’une des expériences les plus éprouvantes de sa vie. Elle raconte avoir assisté à l’assassinat de son mari et de ses deux fils. Pour survivre, elle décide de fuir avec ses trois jeunes enfants en empruntant les routes migratoires vers l’Afrique de l’Ouest. Le trajet est long, éprouvant et semé d’obstacles, notamment aux différents postes-frontières.
Mais c’est à la frontière sénégalo-malienne, non loin de Kédougou, qu’elle dit avoir vécu le pire. En effet, après avoir traversé quatre frontières, elle est une première fois refoulée à l’entrée du Sénégal et contrainte de rebrousser chemin avec ses enfants.
Six mois plus tard, elle tente à nouveau sa chance. Cette fois, arrivée à Kédougou, elle affirme avoir été contrainte d’échanger son corps contre le droit d’entrer sur le territoire sénégalais. Sans protection, elle contracte ensuite le VIH.
Comme Mélissa, d’autres femmes migrantes dénoncent l’insécurité et les violences subies dans cette zone frontalière.
Emile, Camerounaise et artiste de profession, garde, elle aussi, des souvenirs traumatiques de son passage à cette frontière. Venue avec l’espoir de rejoindre Dakar pour y poursuivre une carrière musicale, elle raconte avoir été agressée peu après avoir franchi la frontière. Alors qu’elle attendait un véhicule pour Dakar au bord de la route, elle dit avoir été enlevée par des inconnus, puis victime de violences physiques et sexuelles. « C’était une douzaine d’individus armés. Ils m’ont battue et violée à tour de rôle avant de m’abandonner, nue, en pleine brousse », raconte-t-elle, en larmes.
Ces récits illustrent la vulnérabilité extrême de nombreuses femmes migrantes, exposées à de multiples formes de violences tout au long de leur parcours.