Par Ibrahima SARR
Les représentations concernant les femmes sont construites et reconstruites par les moyens de communication de masse. Ceux-ci ne fonctionnent pas sans un quelconque rattachement à la vie sociale. Pour faire sens, ils doivent forcément se nourrir de représentations qui débordent de la sphère médiatique elle-même, en puisant dans le système des normes sociales. D’où l’idée que la machinerie médiatique ne fait que renforcer et légitimer un ordre établi. Elle n’incarne pas les diversités sociales et culturelles ainsi que l’évolution des sociétés contemporaines. C’est notamment le cas au Sénégal où les femmes figurent encore parmi les cadets sociaux, reléguées au second plan en raison de la construction sociale de la féminité, de diverses discriminations et des conditions économiques. Les beaux rôles reviennent à l’homme, qui domine dans tous les secteurs de la vie.
En outre, dans un contexte marqué par la valorisation de l’information de service, le discours des médias sur les femmes dérive parfois vers un discours de conseil dans les domaines de la santé, des loisirs et de la consommation. Les thèmes peuvent aussi porter sur l’amour, le bonheur, le foyer… La femme est ainsi maintenue dans sa condition traditionnelle de fille ou de mère. Paradoxalement, dans les rédactions, ce travail est dévolu à des femmes journalistes confinées dans leur statut tel que défini par la société. Exceptionnellement, comme à l’occasion du 8 mars, les médias consentent à tresser des lauriers aux femmes qui ont crevé le plafond de verre dans des domaines comme ceux des affaires, de la création, des sciences, du sport, etc. Presque un rebus à ronger. Car, il existe des questions de fond relatives à gent féminine auxquelles les médias accordent peu d’intérêt.
C’est ce défi que cherche à relever mousso, lancé officiellement il y a trois mois, le 6 mars 2026. Ce terme, qui signifie « femme » ou « épouse » en mandingue, et l’exergue « Sortir de l’ombre » nous renseignent sur le positionnement éditorial du site. Le titre d’un journal ou d’un site et son exergue ne servent pas seulement à meubler la Une ou la vitrine. Ils constituent une des formes de langage des médias. En effet, nommé, le journal ou le site d’information en ligne accède à l’existence symbolique d’une personne émettrice. Il devient un lieu d’énonciation ou de parole d’où provient l’ensemble des informations imprimées ou mises en ligne. Autrement dit, le titre du journal ou du site a pour fonction de « désigner » les énoncés qui se tiennent sous son nom et une institution de différents acteurs sociaux : journalistes, internautes, lecteurs, etc. En résumé, il est un archi-locuteur. Ainsi, le journal ou le site s’adosse à des éléments qui dévoilent la spécificité de son discours et son identité propre. Mousso a choisi de donner plus de visibilité aux réalités, aux success stories et aux défis qui interpellent la gent féminine d’ici et d’ailleurs. Cette initiative mérite d’être saluée.
Mousso ne se nourrit pas des lieux communs concernant les femmes. À travers des vidéos et des articles bien pensés, il aborde des questions pertinentes concernant celles-ci, et qui pourraient l’être également pour les hommes. Avec mousso, nous sommes loin d’un « journalisme de combat » visant à cogner à bras raccourcis sur le patriarcat et à écorcher les tympans des décideurs politiques sur la situation des femmes. Nous avons plutôt affaire à des missionnaires sans église, qui prêchent la bonne cause, en tournant le dos au prosélytisme et au journalisme d’opinion, au profit d’un journalisme de témoignage.
Nous observons chez mousso une démarche pédagogique, avec en filigrane, une subtile mise en perspective de l’information par le recours à la parole de l’expert pour éclairer certains sujets.
Ici, il n’est pas question de cette race d’experts « cube jumbo » profitant de leurs amitiés ou affinités avec certains journalistes et des routines médiatiques pour envahir massivement les plateaux des chaînes de radio et de télévision et intervenir à tout bout de champ, parfois sur des questions qui ne relèvent pas de leur domaine de compétence. Avec mousso, sont mis à contribution des spécialistes et des chercheurs qui ont autorité à discourir, qui sont légitimes et crédibles, et qui apportent de la valeur ajoutée à l’information. Avec la mise en avant d’une approche analytique des enjeux sociaux, économiques voire politiques concernant les femmes, mousso aide son public non seulement à démêler l’écheveau de l’actualité, mais aussi à prendre conscience de la complexité de ces enjeux.
Enfin, avec mousso, nous pouvons ne plus désespérer d’une certaine pratique du journalisme sous nos cieux qui se distingue surtout par de nombreuses atteintes à la vie privée et à la présomption d’innocence, la multiplicité des informations erronées, la recherche du sensationnel, la course aux scoops, la mise en scène spectaculaire de l’information, l’intervention de biais dans la production et la sélection des discours, et l’implication dans les luttes politiques et économiques. Ainsi, informer ne rime pas forcément avec le devoir d’entraîner le lecteur dans les méandres de l’actualité, mais avec le souci de créer le buzz pour des considérations bassement matérielles. Mousso nous montre qu’un autre journalisme, valorisant le reportage et abordant des sujets originaux, est possible. Bon vent !