Les teinturières de Ziguinchor : entre labeur et résilience
Par Abba BA
Il est 18 heures au grand marché de Ziguinchor. La chaleur lourde de la journée commence enfin à s’estomper. Sous un grand arbre, à l’écart de l’agitation principale, un groupe de femmes s’active dans une chorégraphie silencieuse. Certaines bercent des bébés accrochés à leur dos, d’autres, concentrées, manipulent aiguilles et fils avec une dextérité impressionnante. Le crépuscule s’installe doucement, enveloppant les lieux d’une lumière dorée.
Autour des femmes, le décor raconte déjà leur métier : des bassines remplies d’eau teintée aux couleurs vives, des seaux alignés, des tissus blancs soigneusement pliés. Un peu plus loin, sous une tente de fortune, des planches de bois, longues et rectangulaires, attendent les pagnes qui seront battues après séchage. Ici, tout est fait à la main. Et tout demande de la force.
Ces femmes sont teinturières. Et chaque geste qu’elles accomplissent est le fruit d’un travail exigeant, souvent invisible. « C’est un métier très dur pour une femme », confie Dieynaba Diallo, la quarantaine, drapée dans une longue robe en wax, la tête recouverte d’un voile noir. Ses mains parlent pour elle : paumes rugueuses, doigts marqués de cicatrices profondes. « La manipulation des aiguilles nous blesse constamment. Et le transport de l’eau, le tapage des tissus. Tout cela demande une force physique énorme », indique-t-elle.
Dans cet univers, rien n’est épargné aux femmes. Du tissage à la teinture, en passant par le séchage et le tapage, elles assurent toute la chaîne de production. Pourtant, certaines tâches les plus pénibles nécessitent l’intervention des hommes mais jamais gratuitement. « Quand on a besoin d’aide pour battre les tissus, on doit payer. Sinon, on le fait nous-mêmes, même si c’est épuisant », déclare une autre teinturière, sous l’anonymat.
Une double journée, entre atelier et foyer
Mais au-delà de la rudesse du métier, c’est une autre réalité qui pèse lourdement sur ces femmes : celle de la double journée. Avant même de rejoindre l’atelier, leur journée a déjà commencé depuis des heures. Préparer le repas, s’occuper des enfants, les conduire à l’école, entretenir la maison… Autant de responsabilités qui leur incombent presque exclusivement. Ce n’est qu’en début d’après-midi qu’elles peuvent enfin se consacrer à la teinture. « On ne peut venir travailler qu’après avoir terminé les tâches ménagères », explique Mme Diallo. « Les hommes, eux, sont là toute la journée. Forcément, ils produisent plus et gagnent plus. »
Une inégalité de temps qui implique une inégalité de revenus. Moins présentes à l’atelier, les femmes produisent moins de pagnes, et donc gagnent moins. Même la location de l’atelier échappe à leur contrôle : « Ce sont les hommes qui paient le loyer, parce qu’ils ont des revenus plus élevés », précise-t-on.
Une cherté des matières combinée à la raréfaction des clients
À cette contrainte s’ajoute une autre difficulté : l’accès à la matière première. Le coton vient du Burkina Faso, l’indigo de la Gambie, les aiguilles et les fils de la Chine. Tout est importé, donc coûteux.
Agna Kébé Diassy, teinturière depuis près de dix ans, maîtrise parfaitement les rouages du métier. Mais elle observe, inquiète, les changements du marché. « Avant, les gens portaient beaucoup les pagnes traditionnels. Aujourd’hui, les jeunes préfèrent les tissus importés. Les clients se font rares », déplore-t-elle. Résultat : les stocks s’accumulent, les ventes diminuent et les revenus deviennent de plus en plus incertains. « On produit parfois plus qu’on ne vend », ajoute-t-elle, résignée.
L’hivernage, une bouffée d’oxygène
Heureusement, certaines périodes de l’année redonnent espoir. Pendant l’hivernage, entre juin et août, les grandes cérémonies traditionnelles notamment la circoncision et les rites d’entrée dans les bois sacrés relancent l’activité. Ces moments sont cruciaux pour les teinturières, dont beaucoup sont originaires de la région de Kolda ou de Guinée. Leurs pagnes en coton, soigneusement tissés et teints, sont alors très recherchés par les communautés du sud du Sénégal. « Pendant cette période, on fait de bonnes affaires », explique Agna Kébé Diassy, un sourire furtif aux lèvres. « Les populations utilisent nos pagnes pour les cérémonies. C’est là qu’on respire un peu. »
Durant ces mois, les teinturières contribuent davantage aux dépenses du foyer. « Les femmes travaillent aux côtés de leurs maris dans les ateliers, mais les revenus restent séparés. Chacun exerce pour son propre compte. Toutefois, lorsque les femmes gagnent de l’argent, elles participent aux dépenses quotidiennes ainsi qu’aux frais de scolarité des enfants. Cependant, leur revenu leur appartient entièrement. C’est pourquoi, lorsqu’elles sollicitent l’aide des hommes, notamment pour le tapage des pagnes, elles doivent payer. «Personne ne travaille ici gratuitement », déclare, d’un ton sec, Ousmane Sow, teinturier installé à Ziguinchor après avoir quitté son Kédougou natal.
Des femmes debout, malgré tout
Dans ce coin discret du grand marché de Ziguinchor, ces femmes incarnent une force tranquille. Entre contraintes sociales, pénibilité du travail et défis économiques, elles tiennent bon. Chaque pagne qu’elles produisent porte en lui bien plus qu’un motif : il raconte une lutte quotidienne, une endurance silencieuse et une dignité à toute épreuve. Teinturières, mères, épouses : elles cumulent les rôles sans jamais cesser d’avancer. Et dans le bruit feutré des aiguilles et le clapotis des bassines, se dessine le portrait de ces femmes debout, malgré tout.