Couteau en main, des femmes charcutent les préjugés dans l’arène des bouchers
Par Maimouna BA
Elles sont de plus en plus nombreuses, ces femmes courageuses qui investissent des métiers longtemps considérés comme l’apanage des hommes. Armées de détermination et de résilience, elles s’imposent dans des secteurs exigeants pour soutenir leurs familles, souvent confrontées au poids des dépenses quotidiennes. Au marché Castors, à Dakar, une immersion permet de découvrir l’univers des vendeuses de viande ou bouchères.
Au “Mbarou yapp” du marché Castors, l’ambiance saisit dès les premiers pas. Les odeurs mêlées de viande fraîche, d’épices et de braises des ‘’gargotes’’ flottent dans l’air chaud. Les cris des vendeurs se croisent, s’entremêlent aux éclats de rire et aux discussions animées. Une musique diffusée par un vieux magnétophone tente de s’imposer, mais elle est vite engloutie par le brouhaha du marché. Certains commerçants reprennent en chœur les refrains d’un tube de Wally Seck, ajoutant une touche festive à ce tumulte organisé.
Sur de longues tables en bois, parfois marquées par le temps, s’alignent des morceaux de viande en abondance : quartiers de bœuf, carcasses de mouton, abats soigneusement disposés. Au milieu de cet univers dominé par les hommes, quelques femmes attirent les regards. Leur présence intrigue, fascine même. Car, dans bien des marchés sénégalais, les bouchères restent encore rares.
Chez les Diouf, la boucherie est bien plus qu’un métier : c’est un héritage. Une affaire de famille transmise de génération en génération. Anta Diouf, silhouette élancée, teint caramel et coiffure imposante faite de longues mèches tombant jusqu’à la taille, s’affaire avec dextérité. Devant elle, des boyaux de mouton et de bœuf (“yelle”, “laxass”, “mbakk”) qu’elle nettoie minutieusement à grande eau.
Son geste est sûr, presque mécanique, fruit d’années d’apprentissage. Elle sourit, dévoilant une dentition éclatante :« On m’a baptisée avec l’argent de la boucherie », lance-t-elle avec fierté. Depuis toute petite, Anta baigne dans cet univers. Aux côtés de sa mère, elle a appris les gestes, les codes, les réalités du métier. Issue d’une famille de griots, elle revendique fièrement cette double identité : « Nous sommes griots, mais nous travaillons. La boucherie, c’est notre domaine. Toute la famille y est. Notre père est même le délégué des bouchers du marché. », indique-t-elle.
À quelques pas, sa mère, Soxna Diarra Mbaye, s’active-t-elle aussi. Assise devant sa marchandise, elle nettoie les boyaux tout en échangeant des plaisanteries avec ses voisines. Entre deux gestes, elle éclate de rire, lance une taquinerie, interpelle un client.
Chaque matin, mère et fille quittent Guédiawaye pour rejoindre le marché Castors. Une routine exigeante, mais portée par une ambiance chaleureuse qui rend les journées moins pénibles. Ici, on travaille dur, mais on rit beaucoup. Les passants ralentissent souvent, happés par cette convivialité contagieuse.
Soxna Diarra Mbaye replonge dans ses souvenirs : « J’ai commencé très jeune. J’accompagnais ma mère au marché », raconte-t-elle. Aujourd’hui encore, malgré les douleurs, elle tient bon : « Ce travail m’aide à soutenir mon mari dans les dépenses du foyer. C’est difficile pour une femme. On reste debout toute la journée, on porte des charges lourdes… Parfois, tout le corps fait mal. Mais au marché, avec l’ambiance, on oublie la fatigue. C’est seulement une fois rentrée à la maison qu’on se rend compte qu’on est épuisée. »
Entre tradition et modernité
À leurs côtés, Fatou Seck, amie d’Anta, évolue dans un autre segment : la viande de mouton exclusivement. Moins diversifiée, mais tout aussi exigeante. « Je ne vends que du mouton. Ce n’est pas facile, mais on se débrouille », confie-t-elle. Pour Fatou, comme pour beaucoup d’autres femmes, travailler est devenu une nécessité : « Aujourd’hui, les hommes seuls ne peuvent plus tout assumer. Les femmes doivent les aider. »
Griotte elle aussi, Fatou jongle entre tradition et modernité :« Quand mes “geer” (noble) ont besoin de moi pour des cérémonies, j’y vais. Il faut perpétuer l’héritage de nos ancêtres. »
Seul homme au milieu de ce groupe de femmes, Moussa Diouf apporte un éclairage particulier. Entre deux interventions, il esquisse une typologie des griots : « Il y a ceux qui chantent, ceux qui animent les cérémonies… et ceux qui sont éleveurs ou bouchers. Nous, on fait partie de cette dernière catégorie. » Pour Moussa, la transmission familiale témoigne de la valeur du métier : « Toute la famille est dedans : parents, enfants, sœurs… Si ce n’était pas un bon métier, on ne le transmettrait pas à nos enfants. On en est fiers. »
Pendant que sa mère et sa sœur poursuivent le nettoyage des boyaux, Moussa, lui, a déjà écoulé sa marchandise. Il se consacre désormais à l’animation, reprenant les chansons qui rythment la journée. Sa voix se mêle aux autres, contribuant à cette symphonie bruyante et vivante qui fait l’âme du marché Castors.