Réparation de téléphones à Colobane : quand certains réparateurs s’immiscent dans l’intimité des femmes
Par Joseph KAMA
Photos privées copiées, vidéos intimes diffusées, chantage à l’argent : pour certaines femmes, confier son téléphone à un réparateur peut devenir le début d’un cauchemar. À Colobane comme ailleurs, des témoignages font état de comportements abusifs de certains techniciens qui profiteraient de leur accès aux appareils pour consulter, copier ou utiliser des données personnelles à l’insu de leurs propriétaires.
Il est 9 h 30 au marché de Colobane. Les premiers rayons du soleil percent difficilement un voile de poussière soulevé par le ballet incessant des véhicules. Les klaxons des cars rapides rivalisent avec les appels des commerçants. Entre les étals de pièces détachées et les échoppes de fortune, des dizaines de techniciens s’affairent, tournevis à la main, à redonner vie à des smartphones en panne.
Dans ce haut lieu de la réparation électronique, la dextérité des artisans impressionne. Formés, pour la plupart, sur le tas, ils remplacent un écran fissuré, ressoudent une carte mère ou récupèrent des données que leurs propriétaires pensaient définitivement perdues. Assane Faye, bonnet vissé sur la tête, ne quitte pas son établi des yeux. « Notre métier, c’est de sauver les téléphones et les données des clients. Beaucoup viennent ici parce qu’ils n’ont pas les moyens d’aller dans un centre agréé », explique-t-il.
Mais derrière cette activité essentielle pour de nombreux ménages se dessine une réalité plus préoccupante. En confiant un téléphone à un réparateur, son propriétaire lui donne également accès à l’ensemble de sa vie numérique notamment à ses photos, vidéos, conversations privées, documents administratifs, applications bancaires ou encore comptes de réseaux sociaux.
Quand la réparation vire au cauchemar
Pour certaines victimes, une simple panne d’écran ou un problème de charge s’est transformé en véritable drame. Le cas de Fatou illustre les dérives auxquelles peut conduire la récupération d’appareils volés. Après avoir été agressée, son téléphone s’est retrouvé dans l’atelier d’un réparateur dakarois poursuivi pour recel. Selon elle, ce dernier procédait au déblocage technique de téléphones dont il connaissait l’origine frauduleuse, alimentant ainsi un réseau criminel. Au-delà de la perte matérielle, c’est toute l’intimité numérique de la victime qui s’est retrouvée exposée.
A quelques encablures de là, une jeune femme raconte avoir confié son téléphone pour le remplacement d’un connecteur de charge. Quelques jours plus tard, elle découvre que des photographies privées ont été copiées puis diffusées sur des groupes WhatsApp. « Je ne comprenais pas comment ces images avaient pu sortir de mon téléphone. Je n’avais partagé ces photos avec personne », confie-t-elle. Depuis, elle dit vivre dans la peur permanente qu’un proche ou son employeur tombe sur ces contenus.
Dans les allées de Colobane, une autre victime accepte de témoigner sous couvert de l’anonymat. Venue récupérer des données après une panne de son appareil, elle explique que le technicien lui a restitué son téléphone avant de la recontacter quelques jours plus tard. Il aurait alors affirmé avoir conservé une copie de vidéos intimes retrouvées lors de la manipulation de l’appareil et lui aurait réclamé de l’argent via Wave ou Orange Money, sous peine de les diffuser sur les réseaux sociaux. « J’avais l’impression que ma vie ne m’appartenait plus. Chaque notification sur mon téléphone me faisait peur », raconte-t-elle, encore marquée par cette expérience. Cette forme de sextorsion, facilitée par l’accès aux données personnelles, enferme les victimes dans une spirale de peur, de honte et de silence.
Une cybercriminalité en forte progression
Ces affaires s’inscrivent dans un contexte de montée des infractions numériques au Sénégal. Les statistiques de la Division spéciale de lutte contre la cybercriminalité (DSC) témoignent de l’ampleur du phénomène. En 2025, 3 794 infractions liées à la cybercriminalité ont été constatées, principalement des escroqueries en ligne, des atteintes aux données informatiques ainsi que des accès et maintiens frauduleux dans des systèmes informatiques. Ces chiffres traduisent une progression constante des infractions numériques et des atteintes à la vie privée des usagers. Face à cette évolution, les autorités ont progressivement renforcé l’arsenal juridique.
La loi n° 2008-11 sur la cybercriminalité prévoit des sanctions sévères contre les auteurs d’atteintes aux systèmes informatiques et aux données personnelles. L’intrusion frauduleuse dans un système informatique est passible de peines d’emprisonnement pouvant aller de six mois à trois ans. La collecte illicite de données personnelles sans le consentement de leur propriétaire est, quant à elle, punie de peines pouvant atteindre sept ans d’emprisonnement. La diffusion de contenus à caractère pornographique obtenus frauduleusement expose également leurs auteurs aux sanctions les plus lourdes prévues par la loi.
L’autre disposition notable est que lorsque ces infractions sont commises au moyen d’un système informatique, le Code pénal exclut le bénéfice du sursis, traduisant la volonté du législateur de lutter avec fermeté contre cette forme de criminalité.
À Colobane, les tournevis continueront sans doute de redonner vie à des milliers de smartphones. Mais à l’ère du numérique, réparer un appareil ne doit jamais signifier exposer la vie privée de son propriétaire. Entre les mains d’un technicien consciencieux, le téléphone retrouve une seconde vie en revanche entre celles d’un individu mal intentionné, c’est parfois toute une existence qui bascule.