Au Sénégal : le panier de la ménagère s’enflamme
Par Abba BA
Au Sénégal, le panier de la ménagère s’enflamme. Entre flambée des prix, disparition des « tas » de légumes et vente au kilogramme, les habitudes sont bouleversées. Au marché de légumes de Tivaouane Peulh dans la région de Dakar, les femmes doivent désormais calculer chaque achat pour tenter de remplir leurs paniers. Une cherté de la vie qui pèse lourdement sur leur quotidien.
Il est 17 heures au marché de légumes de Tivaouane Peulh. La chaleur s’accroche encore aux étals. Sous les bâches et les parasols de fortune, les vendeuses viennent à peine de terminer l’installation de leurs marchandises. Tomates, choux, carottes, poivrons, concombres et bottes d’oignons verts s’alignent sur les tables installées le long d’une rue étroite qui débouche sur la route principale.
C’est le nouveau visage du marché du soir. Depuis la fermeture de l’ancien site, au début du mois d’août, pour des travaux, les commerçantes ont été déplacées vers cet espace exigu. Ici, les tables se touchent presque. Les clientes circulent difficilement entre les étals, panier ou calebasse sous le bras, à la recherche de la bonne affaire.
D’ordinaire, ce marché est pourtant réputé pour ses prix accessibles. Beaucoup de vendeuses sont aussi productrices. Le matin, elles sont dans les champs. Le soir, elles viennent écouler directement leur récolte. Le circuit court permettait jusque-là de proposer des légumes frais à des prix relativement abordables.
La réputation du marché dépasse d’ailleurs les limites de Tivaouane Peulh. Des clientes viennent des quartiers voisins, mais aussi de Keur Massar et d’autres quartiers de Dakar, attirées par la fraîcheur des produits et surtout par les prix. On venait chercher le tas de légumes qui permettait de remplir le panier sans trop entamer le porte-monnaie.
Mais ce samedi 5 septembre, quelque chose a changé. Les habituées déambulent entre les étals avec des mines inquiètes. Les yeux parcourent les marchandises, puis s’arrêtent sur les prix. Le sourire des vendeuses a laissé place à des explications répétées. Le marchandage, autrefois presque rituel, tourne parfois court.
La pesée des légumes brouille les repères des clientes
Oignon vert, tomate, poivron, carotte, chou, concombre : plusieurs légumes affichent désormais des prix qui surprennent les clientes rencontrées. Le kilogramme d’oignon vert ou de tomate qui dépassait rarement 350 francs CFA est aujourd’hui à 1 000 francs CFA. En plus, les tas de légumes ont disparu. Aujourd’hui, les légumes sont pesés et vendus au kilogramme. Pour celles qui ont l’habitude d’acheter par tas 100, 250 ou 500 francs CFA, ce changement brouille leurs repères.
Calebasse vide coincée entre le coude et le bassin, l’autre main portée à la bouche, Ndèye Fatou Kébé observe les étals. La quarantaine, vêtue d’une robe légère assortie d’un foulard, elle transpire sous la chaleur. Mais ce n’est pas seulement la chaleur qui semble la mettre mal à l’aise. « Je suis désorientée. Je n’arrive plus à me retrouver. D’habitude, j’achetais les tas de légumes. Mais aujourd’hui, tout est vendu au kilogramme. Comment acheter le chou par kilo ? Il suffit de poser un petit sur la balance pour qu’elle tombe », s’étonne-t-elle. Avant de poursuivre : « Les prix ont triplé. C’est 1 000 F le kilo alors que d’habitude le tas de quatre choux était à 500 F. C’est exagéré. J’avais entendu parler de la hausse des prix, mais je n’imaginais pas que c’était aussi élevé », souffle-t-elle, inquiète de rentrer avec le panier vide.
Quelques mètres plus loin, le ton monte. Madame Ka, vendeuse de poivrons et de légumes verts, semble s’énerver face à cette cliente qui tente de négocier le prix de l’oignon vert. « Je ne peux pas vendre à perte », répète-t-elle sans cesse. Elle explique, presque exaspérée, que ses propres coûts ont déjà augmenté. « J’ai acheté le kilogramme à 900 F, je le revends à 1 000 F et elle me propose 800 F. C’est impossible. Je ne suis pas assise sous cette chaleur pour vendre à perte ou bavarder », martèle-t-elle avant de demander à la cliente, d’un ton ferme, de poursuivre son chemin.
À côté, Yandé Doucouré assiste à la scène. Elle connaît trop bien ce face-à-face entre vendeuses et clientes. Lorsqu’une cliente lui propose un prix inférieur à son prix d’achat, elle répond tout simplement par le silence. « J’ai l’impression que ces clientes pensent que nous avons ramassé nos marchandises par terre. Alors qu’avec l’hivernage, les légumes sont rares. Il n’y a presque plus de récolte », explique-t-elle. D’après elle, c’est tout le circuit d’approvisionnement qui a changé. « D’habitude, je commandais mes marchandises dans la zone des Niayes, à Diogo ou à Notto, et on me livrait le tout au marché. Je pouvais vendre par tas à des prix abordables. Mais aujourd’hui, je suis obligée de me déplacer jusqu’au champ pour trouver de la marchandise à des prix très chers, sans compter le transport. Avec tous ces sacrifices, je ne peux pas bazarder mes légumes. Je ne suis pas productrice comme certaines », renseigne-t-elle.
Sur les différents étals, le constat est le même : les produits sont plus difficiles à trouver et plus chers à acheter.