Jedda : le rituel qui cimente la solidarité des femmes potières de Podor (2/2)
Par Aida GUÈYE
Derrière chaque canari, se cachent un travail d’orfèvre et un savoir-faire féminin basé sur la solidarité à travers le rituel du Jedda. La cuisson collective des poteries est un moment de sororité où les artisanes unissent leurs forces pour préserver un patrimoine transmis de génération en génération.
À Podor, la fabrication du nda commence bien avant l’apparition du canari. Les artisanes sélectionnent d’abord une argile noire réputée pour sa résistance. Celle-ci est mélangée à de la poudre obtenue en broyant d’anciens canaris cassés. Cette matière est ensuite longuement pétrie jusqu’à obtenir une pâte homogène suffisamment souple pour être modelée et assez solide pour résister au feu.
Le façonnage exige patience et précision. Pendant plusieurs heures, parfois plusieurs jours selon la taille du récipient, les potières montent progressivement les parois du canari avant de le laisser sécher à l’air libre. Ce travail individuel représente des semaines, voire des mois d’efforts.
Le Jedda, la cuisson collective des poteries est une étape importante qui ne ne peut jamais être accomplie individuellement, même si, « Chacune peut fabriquer ses canaris dans son atelier. Mais, lorsque vient le moment de la cuisson, nous avons besoin les unes des autres », raconte Awa Yombé Sow, doyenne des potières, aujourd’hui retraitée en raison de problèmes de santé.
Pour ce faire, les artisanes convergent vers un terrain situé derrière le canal de la digue de Podor, connu sous le nom de « Pompasse ». Sur leurs têtes, elles transportent avec précaution les fruits de plusieurs mois de travail : des nda, mais aussi des encensoirs (and), des gutt (petits canaris) et d’autres poteries traditionnelles.
Au centre d’un vaste cercle de cendres recouvert de bouses de vache séchées appelé déef, elles déposent leurs œuvres avec une précision remarquable. Les canaris sont alignés les uns contre les autres. Les encensoirs viennent ensuite se poser au-dessus des ouvertures. Peu à peu, les différents objets forment une structure compacte qui rappelle, vue d’en haut, un immense essaim d’abeilles.
Personne ne dirige véritablement les opérations. Mais chacune connaît sa place. Mari Sow, Torodo Mar, Minetou Gueye, Amy Sylla Ba et Dieynaba Camara se transmettent les poteries de main en main. Au centre du cercle, Awa Sow vérifie leur disposition. Les conseils fusent. « Le vent vient de l’est. Ajoutez davantage de paille de ce côté », lance Dieynaba.
Les femmes couvrent ensuite les poteries de paille sèche, de thiarit, un mélange de paille et de bouse de vache, puis de vieux vêtements destinés à ralentir la combustion et à mieux répartir la chaleur.
Enfin, vient le moment le plus attendu. Une allumette suffit. Awa Sow embrasse les quatre côtés du foyer. En quelques minutes, les flammes enveloppent les poteries. Une fumée épaisse s’élève dans le ciel. Elles observent dans un silence quasi-religieux cette étape décisive.
Le Jedda est bien plus qu’une simple cuisson. C’est un rituel de transmission, d’entraide et de confiance. Sans cette coopération, aucune potière ne pourrait achever son travail. Leur solidarité permet non seulement de maintenir vivant un savoir-faire plusieurs fois centenaire, mais aussi de transmettre aux jeunes une pratique qui fait partie de l’identité culturelle du Fouta.
À Podor, chaque nda raconte bien plus qu’une histoire d’argile. Il porte l’empreinte d’une communauté de femmes qui, ensemble, refusent de laisser disparaître leur héritage.