SEMBENI MUSO 3/3 : les femmes, moteur de transformation sociale
Par Ibrahima NDIAYE
Ni icônes figées ni victimes silencieuses, les femmes chez Ousmane SEMBENE s’imposent comme des actrices lucides et déterminées du changement. À rebours des caricatures, leur parole, souvent née dans l’intimité du foyer, devient un levier puissant de contestation sociale et politique.
Chez SEMBENE Ousmane, le féminisme n’a rien d’abstrait ni de complaisant. L’écrivain et cinéaste refuse toute idéalisation : il donne à voir des femmes complexes, traversées de contradictions, mais profondément ancrées dans le réel. Loin des slogans, elles incarnent une force sociale capable d’interroger, de déranger et, surtout, de transformer. Dans cet univers, les femmes ne sont plus reléguées au second plan : elles deviennent des piliers du progrès et de la recomposition des rapports sociaux.
L’exemple de Guelwaar en est une illustration saisissante. À l’origine de l’affaire qui secoue toute la communauté, une scène domestique en apparence banale : une dispute dans le foyer polygame de Guignane. Sa première épouse, Angèle, conteste l’arrivée d’une coépouse avec une ironie mordante : « Dieu ! Dieu ! C’est lui qui t’a soufflé à l’oreille de prendre une deuxième ? ». Derrière cette jalousie ordinaire, c’est déjà une remise en cause de l’ordre établi qui s’esquisse.
Mais le véritable basculement intervient lorsque la sphère privée déborde sur l’espace public. Dans un contexte marqué par la sécheresse et la dépendance à l’aide internationale, les hommes du village, alignés devant des représentants officiels et des partenaires étrangers, acceptent des dons alimentaires dans une mise en scène qui confine à l’humiliation. De retour au foyer, Angèle refuse cette logique d’assistance avec fermeté : « Mes enfants et moi, nous ne vivons pas d’aumône. »
Son indignation devient alors un discours politique. Devant un auditoire de femmes, elle élargit le débat, dépasse le cadre conjugal pour interroger les fondements mêmes de la société : « Ce sont les hommes qu’il faut libérer », lance-t-elle, dénonçant à la fois la domination masculine, la dépendance économique et la soumission aux puissances étrangères. Sa parole circule, se propage, amplifiée par d’autres femmes. Elle fissure l’autorité des anciens et ébranle les certitudes.
C’est dans cette dynamique que SEMBENE révèle toute la portée de son propos : la transformation sociale commence souvent là où on ne l’attend pas, dans les marges, dans les cuisines, dans les cours familiales. Les femmes, par leur capacité à nommer les injustices et à fédérer, deviennent des catalyseurs de changement. Leur parole, d’abord intime, se fait collective, puis politique.
Le succès de Guelwaar, tant au cinéma qu’en littérature, ne fait que confirmer cette intuition forte : les femmes sont au cœur des mutations sociales. Elles bousculent les mentalités, questionnent les rapports de pouvoir et ouvrent des voies nouvelles. Chez SEMBENE, l’émancipation n’est pas un concept importé : elle est enracinée, portée de l’intérieur par celles qui vivent, subissent, mais surtout transforment la société au quotidien.
Ainsi, reconnaître le rôle des femmes, ce n’est pas seulement leur rendre justice : c’est comprendre que sans elles, aucune révolution sociale, culturelle ou politique ne peut véritablement advenir.