Thérèse Sita BELLA : la première… oubliée
Par Abba BA
Dans le silence d’un registre d’hôpital, une ligne froide : Thérèse Sita Bella, 74 ans. Retrouvée morte, seule, alors qu’elle cherchait un lieu de repos et d’assistance. Quelques mètres plus loin, une tombe anonyme, discrètement posée entre celles de ses parents. Et puis, à Yaoundé, une salle de cinéma vétuste. Voilà, aujourd’hui, ce qu’il reste de Sita Bella.
Et pourtant. Dans la pénombre du cinéma de la Médina, le 15 avril, lors de la 7ᵉ édition du festival « Films Femmes Afrique », son nom renaît. Sur l’écran, son visage, son parcours, ses combats reprennent vie à travers le documentaire de la réalisatrice camerounaise Eugénie Metala. Pendant une trentaine de minutes, le public sénégalais découvre, souvent avec stupeur, une femme d’exception, longtemps restée dans l’ombre. « C’est un film d’hommage pour faire en sorte que sa mémoire ne disparaisse pas », confie la réalisatrice. Le film se déploie comme une enquête intime. Images d’archives rares, témoignages fragmentés, silences lourds : chaque séquence reconstruit le portrait d’une pionnière. Car derrière cette fin tragique se cache une trajectoire hors du commun.
Sita Bella fut de toutes les premières.
Première Camerounaise à obtenir le baccalauréat, elle s’envole très tôt pour Paris, portée par une soif d’émancipation rare pour son époque. Dans les années 1950, elle s’impose dans le journalisme international, collaborant avec la BBC à Londres, puis avec d’autres grandes radios en Europe, notamment en Allemagne et en France. Sa voix traverse les frontières, à une époque où celles des Africaines sont encore largement étouffées. Elle couvre des évènements majeurs : l’apartheid en Afrique du Sud, l’indépendance du Togo en 1960, ou encore la situation à Berlin-Ouest en 1961 . Mais Sita Bella ne s’arrête pas là. En 1969, elle réalise Tam-Tam à Paris, devenant l’une des toutes premières femmes cinéastes du continent africain. Le film est sélectionné au premier festival du cinéma africain de Ouagadougou, qui deviendra plus tard le FESPACO. Dans un univers dominé par les hommes, elle se tient, seule femme, aux côtés de figures majeures comme Ousmane SEMBENE. Une présence symbolique, mais aussi politique.
Toujours en quête de nouveaux horizons, elle se forme ensuite à l’aviation et devient la première femme pilote du Cameroun, intégrant la compagnie nationale Air Cameroun. Là encore, elle brise un plafond de verre, s’imposant dans un domaine exclusivement masculin. Journaliste, cinéaste, aviatrice : Sita Bella incarne une génération de femmes africaines qui refusent les limites imposées. Militante féministe avant l’heure, elle défend la place des femmes dans l’espace public, s’engage pour le football féminin et multiplie les initiatives à son retour au Cameroun, où elle lance son propre journal.
L’effacement d’une femme libre qui a marqué son époque
Mais le documentaire d’Eugénie Metala ne se contente pas de célébrer une icône. Il interroge aussi l’oubli. Car comment une femme qui a autant donné peut-elle disparaître dans une telle indifférence ? À mesure que le film avance, une autre réalité se dessine : celle d’une femme libre, parfois en décalage avec son époque, qui a payé le prix de son indépendance. Refusant la soumission au patriarcat, elle s’est tenue droite, au risque d’un isolement. Ses combats, ses choix, son refus de compromis l’ont peu à peu éloignée d’un filet social, y compris familial.
La réalisatrice elle-même évoque les difficultés rencontrées :« Le plus dur a été l’accès aux archives, mais aussi d’obtenir l’accord et la participation de sa famille. Pour moi, c’était primordial d’avoir ses témoignages.»
Dans la salle, le silence est lourd après la projection. Plus qu’un film, c’est un devoir de mémoire qui s’impose. Une question demeure, insistante : pourquoi Sita Bella n’a-t-elle pas reçu la reconnaissance qu’elle méritait, ni de son pays, ni des siens ? Son destin résonne comme une alerte. Celle d’une mémoire fragile, qui peut disparaître si personne ne la porte. Celle d’une femme qui a été la première en tout sauf peut-être dans la reconnaissance.