Accusées, chassées et bannies : le cri des femmes “sorcières” du Ghana exposé à Dakar
Par Joseph KAMA
Dans le cadre de la célébration des droits des femmes, Amnesty International a organisé à la Place du Souvenir africain, une exposition photographique consacrée à une réalité brutale et encore largement ignorée : le sort des femmes accusées de sorcellerie au Ghana.
L’événement s’inscrit dans les derniers jours du mois de mars, un moment symbolique. Un mois censé célébrer les droits sociaux, juridiques et politiques des femmes. Mais ici, le ton est tout autre: il s’agit moins de célébrer que de rappeler ce qui reste profondément défaillant. Cette exposition met en évidence une réalité systémique : celle d’un mécanisme d’exclusion qui cible les plus vulnérables. « Elles avaient une vie normale. Une famille. Un travail. Et puis un jour, une accusation a tout effacé », regrette Martha Colomer, chargée de campagne pour l’Afrique de l’ouest à Amnesty International, qui a rencontré plus de 90 femmes.
En effet, derrière ces visages de femmes âgées à l’affiche, capturés dans leur exil, lors des missions de Mme Colomer, en 2023 et 2024 dans le nord du Ghana, se cachent différents parcours mais un même point de rupture. Une suspicion. Une rumeur. Et soudain, la bascule. Ces femmes deviennent coupables sans procès. Désignées comme responsables de maladies, de décès ou de malheurs collectifs. La sanction est immédiate: rejet, violence, exil. Elles abandonnent leurs maisons, leurs biens, leurs familles, parfois leurs propres enfants pour se réfugier dans des camps. Non pas pour vivre, mais pour survivre. « Elles nous ont demandé de porter leur voix. Parce que là-bas, personne ne les écoute », conclut la chargée de campagne.
Vulnérabilité comme condamnation
L’exposition ne montre pas seulement des visages. Elle révèle une mécanique. Selon les données présentées, 88 % des personnes accusées sont des femmes. Et pas n’importe lesquelles. Des femmes âgées, malades, analphabètes. Souvent veuves ou sans soutien masculin. Pour Oumy Sya Sadio Sow, chargée de programme Femmes et enfants à Amnesty International, rien n’est accidentel : « Ce sont des femmes déjà fragilisées socialement. L’accusation vient simplement sceller leur marginalisation. » Autrement dit, la sorcellerie est un outil d’exclusion sociale. Un prétexte pour éliminer les vulnérables, les indésirables. Dans ces camps du nord du Ghana, la vie est une forme d’attente. Attente d’un retour impossible. Attente d’une reconnaissance qui ne vient jamais. Les conditions sont précaires: accès limité aux soins, insécurité alimentaire. Et surtout, une stigmatisation constante. Même en exil, l’accusation colle à la peau. Elles ne sont pas seulement déplacées. Elles sont effacées.
L’angle mort juridique
Face à cette réalité, la réponse institutionnelle reste incomplète. Un projet de loi visant à criminaliser les accusations de sorcellerie a bien été adopté, mais il n’a jamais été promulgué. Un blocage politique aux conséquences humaines directes. « En l’absence de loi, les violences continuent. Les croyances deviennent des condamnations », alerte Mme Sow. Sans cadre légal, aucune protection. Sans sensibilisation, aucune remise en question des stéréotypes. Le cercle est intact. Pour Habibatou Gologo, directrice régionale adjointe pour l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale à Amnesty International, le silence n’est plus tenable. Elle souligne une contradiction forte « Hier (NLDR le 25 mars 2026), le président ghanéen plaidait à l’ONU pour la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Aujourd’hui, nous lui demandons d’agir avec la même détermination pour ces femmes». Le message est clair: adopter la loi, protéger les victimes, déconstruire les croyances. Cette exposition n’est pas neutre. C’est un acte pour rendre visible ce qui est caché. Un acte pour documenter ce que certains préfèrent ignorer. Chaque photographie est une preuve. Chaque témoignage, une accusation non pas contre ces femmes, mais contre un système qui les condamne. À Dakar, le temps d’une exposition, ces femmes cessent d’être des ombres. Mais une question persiste, brutale : combien d’autres devront encore être accusées pour que la loi, enfin, prenne le dessus sur la croyance?