Le parcours semé d’embûches des étudiantes mamans à l’UCAD
Par Aïda GUEYE
À Université Cheikh Anta Diop de Dakar, concilier maternité et études relève déjà d’un parcours d’endurance. Mais depuis la suppression des pavillons des mariés, sans solution de relogement adaptée, le quotidien des étudiantes mamans s’est encore alourdi pour devenir une lutte permanente pour la poursuite de l’avenir académique.
Astou Ndiaye (nom d’emprunt) est étudiante au département d’Arabe. Son garçon de 8 mois sous les bras, elle patiente devant l’une des portes d’entrée du campus social de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar donnant sur le « couloir de la mort ». Les pleurs de l’enfant, perturbé par la chaleur et la longue file d’attente, n’émeuvent pas les agents de sécurité du Centre des œuvres universitaire de Dakar (Coud) qui scannent cartes d’étudiant et papiers d’enrôlement à midi passé de quelques minutes. « Je viens au campus pour changer la couche du bébé et le confier à une amie logée au pavillon H, avant de retourner à la Fac. J’ai un autre cours à 15 h 00 », confie-t-elle.
La fatigue et le désarroi se lient sur le visage de cette jeune maman en deuxième année de licence. « Je quitte Keur Ndiaye Lô tous les jours pour assister à mes cours. J’arrive souvent en retard à ceux de 8h00 avec mon fils à cause des embouteillages qui ralentissent les transports en commun. Aujourd’hui, je termine à 18 h00. Seul le Bon Dieu sait à quelle heure je vais arriver à la maison ? » Fait-elle savoir.
Mariama Kesso Barry est dans la même situation. Etudiante en Licence 3 au département de Biologie de la Faculté des Sciences et Techniques, elle quitte, chaque jour, très tôt le matin, Sicap Mbao, pour y retourner tard dans la soirée, avec son fils âgé de plus d’une année.
N’ayant personne pouvant surveiller son enfant, à la salle des sœurs de la grande mosquée de l’UCAD qu’elle fréquente régulièrement, elle est obligée de l’amener en cours. « Cette situation se complique surtout quand certains professeurs se plaignent de sa présence dans l’amphithéâtre », souligne-t-elle. Elle est parfois sommée de sortir de la salle quand son bébé perturbe pour le consoler ou le confier à une étudiante dans le jardin. Sinon, elle doit compter sur les notes et explications de ses camarades pour se rattraper.
Malgré toutes ses stratégies, Mme Barry a repris sa deuxième année. Des larmes aux yeux, elle confie : « Je n’ai pas pu valider l’année parce que j’étais trop épuisée pour réviser. Je manquais aussi les cours de TD (Travaux Dirigés) et de TP (Travaux Pratiques) pour m’occuper de mon fils quand je n’ai personne pour le garder. »
Entre amphithéâtres et berceaux : l’impossible équilibre des mères étudiantes
Rencontrée à la sortie de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Fatou Yatt, son petit garçon bien attaché au dos, presse le pas. « J’avais cours. Là, je rentre à la Médina. Quand je n’ai pas quelqu’un pour prendre soin de mon enfant, je l’amène avec moi » révèle-t-elle.
Interrogée sur les impacts de sa condition de mère sur ses études universitaires, elle dit reprendre sa formation de deuxième année au département de langue romaine (option espagnole) à cause d’un manque de concentration et des retards conséquents. « Ce n’est pas facile d’étudier avec un enfant. Á la maison, l’on ne parvient pas à se concentrer. Dès que tu commences à apprendre, l’enfant pleure et tu es obligée de s’arrêter. J’ai l’impression que je ne pourrai pas avancer, que je n’aurai même pas le temps d’écrire mon mémoire », partage Fatoumata Ba Diallo, étudiante en master 2 Géologie à la Faculté des Sciences et Techniques.
La situation des mères étudiantes est davantage compliquée à cause de l’absence d’un service de garde ou d’une crèche, et surtout d’un manque de logement universitaire. « J’ai un hébergement au pavillon H, mais je ne suis pas autorisée à y loger à cause de mon bébé. Le chef de résidence m’a demandé de partir parce que les enfants sont interdits dans les pavillons » affirme Mme Ndiaye.
Pour Mme Diallo, être maman ne doit pas être un frein pour les études, si on bénéficie d’un soutien familial et d’une bonne organisation. « Mon mari m’a épaulé pour trouver un logement à la Médina et me rapprocher de l’université. C’était compliqué de quitter Keur Massar avec le bébé », explique-t-elle tout en déplorant l’accès interdit aux logements universitaires pour les mamans étudiantes. Elles sont nombreuses, celles qui souffrent de ce règlement et beaucoup abandonnent leurs études. « C’est très dur pour moi de vivre comme ça, mais je me dis que c’est pour lui que je fais tout cela. C’est cela qui m’encourage », souligne la jeune femme.
Hébergement universitaire : un accès interdit aux étudiantes mères
Certaines sont perdues une fois à l’université, parce que ne sachant pas où laisser leurs enfants pour faire cours. D’autres sont obligées de rester dans les jardins à leurs heures de pauses pour les allaiter. Des camarades, sensibles à leurs difficultés, les invitent dans leurs chambres, mais elles peinent à se loger. Le règlement est clair, aucun bébé n’est autorisé dans les pavillons. Ce règlement est lié au non logement des étudiants mariés dans le campus social de Dakar. « Le Coud ne peut plus prendre la responsabilité d’héberger les mariés et les mamans étudiantes. Les conditions d’hygiène ne sont pas réunies et il y a des risques pour les enfants », souligne Ismaïla Willane, le chef du service d’hébergement du COUD.
« Il existait des pavillons spéciaux (PM 4 et PM 5) pour les mariés et les mamans étudiantes. Mais à cause de l’indisponibilité des places et l’augmentation des étudiants au cours de ces dernières années, ils ont été transformés pour en accueillir plus », ajoute M. Willane qui évoque la création prochaine d’une crèche afin d’améliorer les conditions d’apprentissage des étudiantes mamans pour confirmer la nouvelle déjà annoncée par le Recteur de l’UCAD, le Professeur Alioune Badara Kandji. .
À l’image de ces étudiantes, le personnel féminin administratif et enseignant vit la même galère. « L’université recrute de plus en plus de jeunes enseignantes-chercheures qui sont mamans sans qu’aucune mesure ne soit prise pour les accompagner alors qu’elles doivent combiner la préparation des cours, l’enseignement, la recherche et la garde de leur enfant. Et tout cela a un impact sur leur carrière », selon M. K, enseignante-chercheure en Sciences.