À l’arrière, mesdames !
Par Yaye Bilo Ndiaye
« Prenez place. Les femmes, n’occupez pas les sièges des trois premières rangées. » Le convoyeur de la compagnie Salam Transport récite cette consigne comme un mantra, tandis que les passagers du trajet Dakar–Saint-Louis montent, les uns après les autres, dans le bus jaune et noir.
Plus qu’une simple habitude, interdire aux femmes de s’asseoir aux premiers rangs a été érigé en principe. Comme si la sécurité du voyage dépendait de leur mise à l’écart. Comme si, déjà confrontées à tant d’injustices, elles devaient en subir une de plus jusque dans le choix d’un siège. Une manière, encore, de les infantiliser.
Et gare à celle qui ose contester. Une femme s’y est risquée, et la réponse ne s’est pas fait attendre. Certains hommes lui ont opposé, avec un niet catégorique : « Ce sont les règles. » D’autres, plus mesurés en apparence, ont invoqué la protection : « cette disposition viserait à préserver les femmes en cas d’accident. » Quant à la compagnie, elle se retranche derrière deux arguments fragiles : la sécurité et « l’identité de la marque » sans jamais en démontrer le fondement.
Ah, pardon ! Nous n’avions pas saisi la noblesse de ce geste, si altruiste…
La tentation est grande de répondre ainsi. Car, lorsqu’il s’agit de payer le billet, les femmes ne bénéficient d’aucune protection. Aucun privilège non plus lorsqu’il faut porter de lourds bagages, héler un taxi sous un soleil de plomb ou gérer des enfants accrochés à leurs jambes. La galanterie, dans ces moments-là, se fait étrangement discrète. Dès lors, prétendre que l’occupation des premiers sièges relèverait d’un sacrifice masculin prête à sourire.
La réalité est plus simple et plus dérangeante. Cette décision unilatérale, cet ordre imposé aux passagères, traduit une volonté de reléguer les femmes à une place assignée. Une manière subtile, mais bien réelle, de restreindre leur liberté.
Imaginez la gêne d’une mère de famille, accompagnée de ses enfants, sommée d’aller s’asseoir ailleurs. Imaginez ce que cela signifie : ne pas choisir, ne pas décider, simplement obéir. Parce que quelqu’un, quelque part, a décrété que ce serait ainsi. Et face à cette contrainte, difficile de résister : descendre du bus, récupérer ses bagages, exiger un remboursement… autant d’obstacles qui poussent à céder. Alors elle plie. Et ses enfants retiennent une leçon silencieuse : la place des femmes est derrière.
On pourrait croire que cette situation affecte d’abord les filles. Mais elle façonne tout autant les garçons. Ces hommes en devenir qui intègrent, sans même en avoir conscience, que certaines inégalités sont normales. Qu’elles passent. Qu’elles s’acceptent. Et plus tard, on s’étonnera que les femmes soient peu respectées, que les violences persistent. Pourtant, tout commence là : dans ces gestes anodins que personne ne remet en question.
Bien sûr, certains diront que l’on exagère. Que ce n’est qu’un détail. Un cas isolé. Ceux-là oublient que les inégalités se construisent aussi dans ces « détails » du quotidien. Une femme qui travaille, paie ses factures et élève ses enfants n’a pas à demander la permission pour choisir où s’asseoir.
Car au fond, il ne s’agit pas de sièges. Il s’agit de la place qu’on autorise aux femmes dans la société. Et visiblement, elle est encore derrière !