SEMBENI MUSO 1/3 : au-delà des slogans, un féminisme du réel
Par Ibrahima NDIAYE
Contrairement aux lectures simplistes qui réduisent le féminisme à des slogans ou à des postures militantes visibles, l’œuvre de SEMBENE Ousmane propose une approche plus profonde, enracinée dans le réel. Son engagement ne se proclame pas : il se raconte, il se vit, il s’incarne dans des trajectoires ordinaires.
Chez lui, pas de héros mythifiés. L’écrivain-cinéaste revendique une esthétique du quotidien, une attention particulière portée aux anonymes, à ces femmes et ces hommes qui, dans l’ombre, portent les dynamiques sociales. Cette « héroïsation du quotidien » devient un outil puissant pour mettre en lumière la place centrale des femmes dans des sociétés traversées par de profondes contradictions.
Ainsi, dans son roman L’Harmattan, Ousmane SEMBENE révèle que la conception de son travail consiste à « rester au plus près du réel et du peuple », qu’il « n’aime pas les héros » et que ses personnages, « n’en sont pas », consacrant toute son œuvre à l’illustration de « l’héroïsme au quotidien ».
En peignant la vie de tous les jours selon ces principes directeurs, l’auteur reconnaît et entend restaurer, réhabiliter et promouvoir l’image et le statut des femmes dans une société culturellement handicapée par des influences en grande partie exogènes. La peinture des « femmes de SEMBENE » est celle de la société aux prises avec ses tares et ses contraintes, autant d’obstacles qui ralentissent sa marche vers son plein épanouissement économique, social, politique, culturel etc.
Femmes sous contrainte : entre domination et résignation
Dans l’univers sembénien, les femmes évoluent dans des sociétés marquées par le poids du patriarcat, des traditions figées et de certaines interprétations religieuses. Mariages forcés, polygamie, violences conjugales ou encore excision composent un quotidien souvent rude.
Les récits mettent en lumière une réalité brutale : celle d’une domination intériorisée. La résignation est parfois transmise de génération en génération, comme une norme sociale. Battues, humiliées, les femmes sont souvent encouragées à accepter leur sort au nom de la tradition ou de la religion. En effet, le Bilal Souleymane frappait fréquemment ses trois épouses (Voltaïque, 1971, p. 141). Mais les vieilles femmes toujours « consolaient […] celle qui avait été battue », sur un ton de résignation désarmant : « c’est notre lot de femmes. Nous devons être patientes. Les hommes sont nos maîtres après Dieu. Quelle est l’épouse que son mari n’a jamais touchée ?» (Ibid., p. 141). Cette docilité prêchée est fondée sur une culture de la soumission nourrie de références intangibles à la tradition et à une relation particulière à l’islam.
Mais SEMBENE ne se contente pas de dénoncer. Il montre aussi les fissures dans ce système : des moments de rupture, des gestes de refus, parfois violents, qui traduisent une tension croissante face à l’injustice. Ainsi, pour des raisons de traitement quotidien dégradant de la femme, Baye Tine a été corrigé par son fils « Taaw » (SEMBENE, O., Niiwam suivi de Taaw, Paris, Présence Africaine, 1987, p. 66.). « Les relations entre Baye Tine et son fils étaient tellement exécrables qu’un jour «Taaw » avait rossé son père et lui avait cassé une dent [quand, de retour du cinéma, il trouva que ce dernier] battait encore sa mère »
Ce n‘est pas tout, car Yaye Dabo, la mère de « Taaw », mûrie par des épreuves plus vexantes les unes que les autres, finit par se révolter. «En elle dormait une volonté sans limites […elle] gardait une patience, une retenue dans ses impulsions qu’il n’était pas bon de libérer. […] Avec force, elle repoussa Baye Tine qui tomba sur ses fesses ». (Taaw, p. 182). Cette scène est extrême, elle est l’aboutissement d’un ensemble de quotidiens, dont l’enchevêtrement est une rude épreuve qui mine la vie des femmes dans les ménages polygames : l’éducation des enfants, le suivi de leur scolarité, le chômage, les sous-emplois, les maternités successives bénies par des traditions, condamnées à l’obsolescence. Il faut ajouter à ce tableau la rivalité entre coépouses, mise à profit par des hommes opportunément adossés à des interprétations tendancieuses d’enseignements traditionnels et/ou religieux. Dans toutes ces mises en scène de SEMBENE, le comportement des femmes montre qu’elles sont des forces, des énergies dont les hommes redoutent les mouvements.