SEMBENI MUSO 2/3: De la parole confisquée à l’éveil des consciences
Par Ibrahima NDIAYE
Longtemps reléguées aux marges de la parole publique, les femmes chez Ousmane SEMBENE ne se taisent jamais vraiment. De l’ombre des concessions à la lumière des luttes collectives, elles transforment le silence imposé en force de contestation, jusqu’à devenir les véritables moteurs du changement social.
Dans l’univers de Ousmane SEMBENE, la parole officielle est d’abord une affaire d’hommes. Sous l’arbre à palabres, symbole d’autorité et de décision, les femmes sont absentes, exclues des délibérations qui régissent pourtant leur vie. Dans Véhi-Ciossane, ce sont ainsi les « anciens », pères de famille et figures d’autorité, qui décident du sort de Khar Madiaga Diob, condamnée et bannie sans jamais avoir voix au chapitre. L’espace de décision reste verrouillé, confisqué.
Mais réduire les femmes au silence serait une erreur. Car si la parole leur est refusée dans les lieux institutionnels, elles la réinventent ailleurs. Dans les concessions, au cœur des échanges du quotidien, naît une parole populaire, faite de confidences, de murmures et parfois de commérages. Derrière ces conversations en apparence anodines se construit en réalité un espace d’expression, un lieu de circulation des idées et des émotions. C’est là que se disent les frustrations, les injustices, les violences tues.
Peu à peu, cette parole se charge de sens. Elle dépasse les rivalités ou les jalousies entre co-épouses ou femmes pour devenir un outil de lucidité. Les femmes analysent leur condition, interrogent leur place dans la société. Dans Taaw, Yaye Dabo pose une question simple mais décisive : « Qu’est-ce que nous attendons de la vie ? » Une interrogation qui marque une rupture intérieure, un basculement vers une conscience nouvelle. À l’aube, elle comprend qu’elle ne sera « jamais plus la femme d’hier ».
Cette évolution est centrale : chez SEMBENE, la parole devient conscience. Privées d’autorité officielle, les femmes s’autorisent une parole collective qui nourrit la solidarité, éclaire les injustices et prépare la révolte. Ndoumbé, dans Ses trois jours, incarne cette bascule lorsqu’elle remet en cause la polygamie et interroge frontalement : « Pourquoi acceptons-nous d’être le jouet des hommes ? »
Dès lors, le passage à l’action devient inévitable. Dans Les Bouts de bois de Dieu, les femmes ne se contentent plus de commenter la lutte : elles en prennent la tête. Face à l’épuisement des grévistes et à la faim qui menace les familles, elles s’imposent comme une force décisive. L’une d’elles se lève, serre son pagne et affirme sa détermination à nourrir les siens. Ce geste simple devient un acte politique. Les femmes entrent en scène, en première ligne, et participent pleinement à la victoire.
À travers ces figures, SEMBENE renverse les rapports de force. Les femmes ne sont plus des victimes passives, mais des actrices engagées, conscientes de leur pouvoir et de leur rôle dans la transformation sociale. Leur énergie, leur solidarité et leur capacité d’analyse deviennent les véritables leviers du changement.
Ainsi, de la parole confisquée naît une conscience collective. Et de cette conscience émerge une certitude : aucune transformation sociale durable ne peut se faire sans les femmes ni surtout contre elles.