Mère Ñaboot : la magicienne du bien-être des femmes
Par Yaye Bilo NDIAYE
Elle masse, soigne et soulage à l’aide de remèdes, à base de plantes, des corps endoloris de femmes. Celle que l’on surnomme affectueusement Mère Ñaboot voit défiler, chaque jour, une clientèle féminine en quête de bien-être, grâce à un savoir transmis de génération en génération et à une pratique maîtrisée du bout des doigts.
« Numéro 21 ! » lance à deux reprises un homme de grande taille en direction des femmes assises à l’entrée d’une bâtisse grise de deux étages située aux Parcelles Assainies, Unité 7, près de la Case. Une jeune maman se lève aussitôt et lui remet un morceau de bois portant le numéro 21. « C’est bon, entre », lui dit-il avant qu’elle ne franchisse le seuil de la maison de celle que tout le monde appelle Mère Ñaboot.
Ici, la réputation de la guérisseuse n’est plus à faire. En témoignent les longues rangées de clients assis sur des bancs. La majorité sont des femmes, mais quelques hommes attendent également leur tour. Dans cette vaste cour, l’ambiance oscille entre salle d’attente médicale et réunion familiale. Des inconnus échangent des conseils et expériences, tandis que certains s’offrent un gobelet de « madd » (fruit du saba) auprès d’une vendeuse installée dans un coin. Dans son panier sont également exposés des perles, des sachets de feuilles médicinales et du beurre de karité.
Par moments, des femmes se lèvent pour bercer un nourrisson emmitouflé dans leurs bras ou attaché dans leur dos. Dans cette cour imprégnée de l’odeur du karité, toutes patientent en attendant d’être reçues dans la première pièce à gauche.
C’est dans cette petite chambre encombrée que Sarah Cissé, connue sous le nom de Mère Ñaboot, accueille ses clientes. Un lit recouvert, selon elle, d’amulettes, ainsi que plusieurs petits seaux au contenu mystérieux, occupe une grande partie de l’espace. Il reste juste assez de place pour deux chaises et pour le coin où sa sœur cadette, Binta Cissé, masse une femme enceinte sous son regard attentif.
Vêtue d’un pagne et d’une tunique, la future mère se tient debout face au mur. D’une main, elle maintient son vêtement relevé au-dessus de la poitrine tandis que Binta fait glisser ses doigts experts sur son dos. Le beurre de karité, déjà omniprésent dans la cour, embaume davantage la pièce. Le dos et le ventre de la cliente luisent sous cette préparation.
Après avoir massé son dos, Binta l’invite à se retourner et reproduit les mêmes gestes sur son ventre. Ses mains décrivent de lents mouvements circulaires avant de s’immobiliser. Quelques minutes plus tard, le soin est terminé. La masseuse lui remet alors un sachet de plantes ressemblant à des feuilles de laurier, accompagné de quelques recommandations discrètement murmurées. La cliente repart visiblement satisfaite.
Pour Mère Ñaboot, le massage est bien plus qu’un métier. « Depuis l’époque de Senghor, ma famille pratique le massage. C’est un savoir qui se transmet de génération en génération. Nous sommes venus de la Casamance pour exercer ici. Personnellement, je ne masse que les femmes. Les hommes de ma famille s’occupent de la clientèle masculine au deuxième étage », explique cette femme de petite taille qui semble avoir dépassé la cinquantaine.
Selon elle, chaque cas bénéficie d’une prise en charge spécifique. « Nous associons les massages aux remèdes à base de plantes. Pour les femmes qui rencontrent des difficultés à concevoir, nous proposons des traitements à base de feuilles. Nous assurons ensuite un suivi et, si Dieu le veut, nous les accompagnons pendant leur grossesse. Le massage est particulièrement important lorsque le bébé se présente en position de siège. Nous essayons alors de l’aider à se repositionner pour faciliter l’accouchement. Après la naissance, la mère comme le bébé peuvent également être massés », explique-t-elle.
Si elle évoque volontiers ses soins, Mère Ñaboot reste discrète sur la composition de ses remèdes. « Nos secrets ne se dévoilent pas. Une journée entière ne suffirait pas pour présenter toutes les plantes que nous conservons. Tout ce que je peux dire, c’est qu’elles viennent de Casamance », affirme-t-elle.
Aujourd’hui, elle connaît son métier sur le bout des doigts. Pourtant, elle assure ne pas l’avoir choisi. « J’ai fait des études et j’ai même travaillé comme sage-femme dans une clinique. Mais à un moment donné, j’ai estimé devoir me consacrer à cette mission. Si j’avais eu le choix, j’aurais probablement poursuivi ma carrière de sage-femme. »
À ses côtés, Binta sollicite le témoignage d’une cliente présente sur le seuil de la porte. « J’étais sceptique au début. Mon fils souffrait d’un problème aux yeux et plusieurs personnes m’avaient conseillé de venir ici. Mère Ñaboot m’a donné une petite bouteille en me disant que cela allait l’aider. Après avoir consulté de nombreux hôpitaux sans obtenir de résultats satisfaisants, j’avais des doutes. Finalement, je n’ai pas été déçue », raconte-t-elle.
À travers ces témoignages se lit toute la confiance que certaines familles accordent aux pratiques traditionnelles. Solidement ancrée dans son quartier, Mère Ñaboot perpétue un savoir ancien qui continue d’attirer de nombreuses femmes en quête de soins et de réconfort.