Annette Mbaye d’Erneville, la femme du siècle 2/3 : aux origines de la presse féminine sénégalaise
Par Moustapha SOW dit Foyré
Annette Mbaye d’Erneville livre, dans ce deuxième volet du grand entretien que Mousso.sn vous propose à l’approche de son centenaire, un témoignage précieux sur une page essentielle de l’histoire culturelle et médiatique du Sénégal. Fondatrice d’Awa, première revue sénégalaise consacrée aux femmes, première Sénégalaise diplômée d’une école de journalisme et ancienne directrice des programmes de Radio Sénégal, elle retrace les combats, les convictions et les rencontres qui ont jalonné son parcours exceptionnel. De la naissance d’une presse au féminin à l’accompagnement de figures majeures de la littérature sénégalaise comme Mariama Bâ et Ken Bugul.
Il y a plus d’un demi-siècle, vous avez créé Femmes de soleil, devenue par la suite Awa, le premier journal sénégalais dédié à la femme. Parlez-nous de ces débuts de la presse au féminin au Sénégal ?
Rentrée de France en 1957, mon mari est affecté à Sokone pour diriger le Centre d’Expansion Rural/CER où je le rejoins. Réellement par hasard, je me retrouve dans mon village natal pour enseigner dans l’école où j’avais appris, tant bien que mal l’alphabet. Après, nous avons été à Diourbel et j’ai repris la craie en attendant la création du premier Centre Régional d’information/CRI que j’ai dirigé jusqu’en 1963, année de mon installation à Dakar. Tout d’abord, j’ai travaillé au Ministère de l’Information, au Building Administratif, au Bureau de presse pendant un an. Je me suis retrouvée à Radio Sénégal où, petit à petit, j’ai gravi tous les échelons jusqu’au poste de Directrice des Programmes, après un stage de deux ans pour obtenir le Diplôme Universitaire de Communication. Dans le même temps, avec des amis nous avons réalisé le projet d’une revue dont le titre devait être « filles dit soleil » mais, comme une de nos amies Ndèye Coumba Diakhaté avait écrit un recueil de poèmes portant le même titre, nous avons changé et avons opté pour Awa qui signifie « Eve la première femme et qui se retrouve dans toutes nos langues ». C’était en 1964. En créant Awa la revue de la femme noire, nous voulions offrir une plateforme de dialogue pour toutes les femmes de l’Afrique et de la diaspora, mais nous ne connaissions pas les réelles difficultés de l’édition et de l’organisation de la presse. Nous avons été aidées par Abdoulaye Diop — époux d’une des rédactrices de la revue — initiateur de la première imprimerie, imprimerie Diop très célèbre au Sénégal qui nous a offert les premiers numéros.
« Awa » c’était un journal fait par les femmes et pour les femmes à vocation africaine et de la diaspora. Mais il fallait éviter d’être féministes à outrance et honorer des voix masculines dont celles d’Henry Mendy, journaliste de renom, et bénéficier ainsi de conseils d’autres amis tels Patrice Diouf, Justin Mendy, Moustapha Ngom, et bien d’autres africains. Cependant des intellectuels trouvaient que la revue n’était pas assez « violente ». Mais ce qui me console, c’est qu’aujourd’hui (l’entretien a eu lieu en 2009), si on ressortait les articles des premiers numéros d’Awa qui sont dans nos archives, ils sont presque toujours d’actualité et intéresseraient les lecteurs. Ce qui est à la fois encourageant et contrariant. Cela peut signifier que « le combat » dont vous parlez n’a pas eu d’effets parce que nous sommes encore en train de discuter des mêmes sujets, des mêmes thèmes, et de dénoncer peut-être les mêmes tares qu’il y a quarante ans (aujourd’hui plus de 50 ans). Si l’on veut être optimiste, cela voudrait dire aussi que les articles étaient très bien faits et qu’ils abordaient des sujets universels qui sont encore aujourd’hui valables.
Malheureusement, suite à des difficultés financières et surtout de distribution – c’est l’Agence Havas et le monopole des De Breteuil qui possédaient presque tous les journaux d’AOF, dont la revue Amina qui existe toujours, qui nous faisaient une concurrence irrésistible – la durée de vie d’Awa n’a été que de trois ans avec des parutions « épisodiques.
Vous avez été directrice des programmes à Radio Sénégal, quels souvenirs en avez-vous conservés : les réalisations, la nature et le contenu des émissions, les relations avec le pouvoir politique ?
Le pouvoir politique, je m’en suis toujours éloignée restant cependant en excellents termes avec mes chefs hiérarchiques mais sans me laisser asservir. Si je vous dis que je n’ai jamais eu la carte d’aucun parti politique – c’est peut-être honteux mais j’ai toujours voté en tant que citoyenne libre. Actuellement en 2009, ce n’est surement pas une attitude courageuse, je le reconnais. En politique, je suis assez « lâche » pour ne pas faire de choix, et il est difficile de rester neutre. Je pense qu’on n’a pas besoin d’être dans un parti politique pour travailler pour son pays, c’est-à-dire travailler pour soi-même. S’il y avait des archives à Radio Sénégal, on verrait que j’ai fait toutes sortes d’émissions socioculturelles et politiques, chroniques, reportages, entretiens avec de nombreuses personnalités, autorités, simples citoyens tant ruraux qu’urbains sans bannir aucune tendance me permettant souvent de faire des critiques assez dures, mais finalement sans aucune pression.
Est-ce à dire que les différents programmes proposés par les politiciens ne t’ont toujours pas convaincue ?
La radio, personnellement, je n’ai jamais eu de pression de la part du gouvernement, ni de la part de mes directeurs pour le choix de telle ou telle émission, de tel ou tel thème. Mais peut-être qu’instinctivement je faisais de l’autocensure même si j’abordais des sujets sensibles. Notre objectif était de faire passer des messages auprès des jeunes, des intellectuels mais surtout des femmes et auprès de ceux qui vivaient le mal-être.
Les différentes émissions que j’ai produites et réalisées avaient des thèmes culturels, socioculturels avec souvent des connotations politiques mais qui servaient au plus grand nombre. Je n’ai jamais eu de pression et pourtant j’ai interviewé des hommes politiques, de grandes personnalités dans les sphères culturelles comme Amadou Hampaté Bâ, Birago Diop, Doudou Guèye qui étaient toujours favorables au régime en place. J’ai aussi rencontré des non-Sénégalais, des Africains et avec mes questions je les bousculais parfois mais il faut toujours raison garder.
Vous êtes également femme de lettres et de culture, auteur de nombreux livres pour enfants. Vous avez aidé à la promotion de femmes écrivaines de renommée. Pouvez-vous nous restituer cette expérience ?
Personnellement, je préfère mon titre de journaliste à celui d’écrivain que je ne suis pas. Professionnellement, je pense que le titre, c’est par rapport au métier qui vous permet de gagner votre vie. Je suis fière de dire que je suis la première Sénégalaise diplômée d’une école de journalisme. Je ne dis pas la première femme. Nous étions trois Sénégalais à suivre le Studio École de Maisons-Lafitte, dirigé par Pierre Scheffer, en France, où l’on apprenait le métier de la communication. J’avais choisi la radio. La télévision n’existait pas en ces temps-là. Il y avait Mamadou Talla, Amadou Thiam Anna et Annette Mbaye. Il faut signaler notre regretté confrère Alioune Fall, premier directeur général de la RTS, sorti de la 2e promotion du Studio École de Maisons-Lafitte.
Nous avons fait le concours d’entrée avec d’autres candidats venus d’Afrique, de Madagascar et de France. A la sortie, je me suis retrouvée seule de retour au Sénégal. Mamadou Talla est allé au Mali. A l’époque, c’était la fédération du Mali. Il était devenu le bras droit de Modibo Keita, président de la République. Talla était une éminence grise au Mali. Amadou Thiam Anna, lui s’est retrouvé en Côte d’Ivoire. Il avait épousé la nièce de Houphouët-Boigny, donc un de ses futurs héritiers et il est devenu ministre ivoirien puis, bien après, ambassadeur de Côte d’Ivoire au Maroc où il est resté après sa retraite.
Si j’ai participé à la « promotion » de femmes écrivains, c’est tout à fait par hasard. Pour la première, par exemple, il s’agit de Mariama Bâ pour son livre Une si longue lettre. C’est ma première initiative dans ce domaine. J’étais membre du comité de lecture des Nouvelles Éditions Africaines (NEAS). Birago Diop en était le président et il se plaignait de la rareté de livres écrits par des femmes, juste au moment où je luis rendais mes notes de lectures sur la Grève Des Battus de Aminata Sow Fall qui signait avec ce livre son deuxième roman après Le Revenant. Elle était déjà en pôle position dans la nomenclature de la littérature nationale. C’est alors que je me suis adressée à Mariama Bâ pour lui « commander » de la part du comité de lecture des NEA un livre pour la rentrée d’Octobre. Nous étions en juillet 1978.
Pourquoi Mariama Bâ ?
Déjà à l’École Normale des jeunesfilles de Rufisque, elle avait été remarquée par les autorités françaises de l’Éducation Nationale d’alors (vers 1944) pour la pureté d’une de ses compositions françaises : « Petite Patrie » qui avait été publiée dans les Annales littéraires de cette époque et que l’on peut retrouver aux Archives Nationales. Comme promis, Mariama Bâ me remit un manuscrit sur un petit cahier d’écolier que j’ai aussitôt présenté à Birago Diop qui ne connaissait pas Mariama Bâ, institutrice à Dakar.
Immédiatement, le président du comité de lecture de NEA décida la publication de ce texte sous réserve d’étoffer le récit pour en faire un roman. Il faut préciser que je n’ai jamais écrit une ligne du livre de Mariama Bâ mais ensemble nous le relisions et je lui faisais des suggestions. D’ailleurs, elle m’a fait l’honneur de me dédier ce livre, en même temps qu’à son amie d’enfance Mme Niang. Elle m’avait formellement interdit de parler de son livre à son mari Obèye Diop, maître de la plume et du verbe, dont l’intervention aurait pu semer un doute dans l’esprit des futurs lecteurs. Une si longue lettre a eu un succès international retentissant qui a valu à son auteur le Premier prix Noma de la littérature du Japon. Malheureusement, elle a juste eu le temps d’écrire son second livre Le chant écarlate que la « Grande faucheuse » l’a emportée en 1981 avant sa parution.
La deuxième fois où je suis intervenue, c’est avec Mariétou Mbaye pour Le baobab fou qu’elle remit pour première lecture avec cet argument : « Ma maman ne sachant pas lire, je compte sur toi Mère-bi pour me donner ton avis sur ce manuscrit. » Je n’ai eu qu’à le déposer auprès de Roger Dorsainville chargé de la sélection des publications aux NEA qui a conseillé à l’auteur de prendre comme pseudonyme le nom de l’héroïne Ken Bugul/ compte tenu de la délicatesse du texte. Et là aussi, je n’ai rien apporté. La troisième, c’est Sokhna Benga à qui j’ai conseillé après lecture de confier ces trois premiers manuscrits aux écrivains chevronnés que sont Boris Diop et Aminata Sow Fall pour leur édition.