Annette Mbaye D’Erneville, la femme du siècle 3/3: Une vie au service des femmes, de la culture et de l’Afrique
Par Moustapha SOW dit Foyré
Dans ce troisième et dernier volet du grand entretien que Mousso.sn vous propose à l’approche du centenaire d’Annette Mbaye D’Erneville, elle revient sur son engagement en faveur de la culture et de la mémoire des femmes à travers la création du Musée de la Femme Henriette Bathily et porte également son regard sur l’évolution du journalisme sénégalais, l’idéal panafricain et les grands enseignements de son parcours.
Votre implication dans le champ de la culture ne s’arrête pas là, vous avez fondé et dirigé le Musée de la femme Henriette Bathily. À quel besoin répondait cette initiative ? Comment a-t-elle été mise en œuvre ? Pourquoi un musée de la femme ?
Nous avons été plusieurs cofondateurs du musée de la femme Henriette Bathily de Gorée. Cette initiative vient d’une idée du cinéaste Ousmane William Mbaye qui nous a suggéré à nous responsables de la Fédération des associations féminines du Sénégal / FAFS de créer une structure d’expositions permanentes pour tous les objets concernant la vie des femmes du Sénégal, nous évitant ainsi de passer beaucoup de temps à rassembler différents objets pour les expositions temporaires annuelles. Cet espace pourrait être un musée de la femme. C’est alors que nous avons essayé de mettre en pratique l’expérience du club soroptimiste de Dakar – initiateur de la FAFS de l’exposition installée pour l’année internationale de la femme en 1975 avec l’assistance et le conseil de Raphael N’diaye alors directeur des archives culturelles du Sénégal, exposition itinérante qui avait pour thème : « Place et rôle de la femme dans les rites au Sénégal ». Ce thème a été développé dans un livre intéressant par Raphael N’diaye lui-même.
L’installation concrète du musée a pu être réalisée grâce à l’ambassadrice du Canada d’alors, Madame Jacqueline Bilodeau, qui a trouvé le financement total pour tout le côté matériel et grâce aussi à Madame Coura Ba Thiam, première femme ministre de la culture, qui a prêté aux Consortiums de communications audiovisuelles en Afrique/CCA (propriétaire du musée) la maison Victoria Albis de Gorée appartenant au patrimoine historique national. En résumé, notre institution a existé grâce à l’intervention de deux hommes et de deux femmes qui nous ont assistés et à qui nous devons une sincère gratitude et surtout à une équipe dynamique dont Adama Cissé Wélé et Maria Diatta.
Pourquoi alors le musée porte-t-il le nom d’Henriette Bathily ?
Cette question nous a déjà été posée par le professeur Adam Bâ Konaré, ex-Première dame du Mali, qui après nous, a aussi créé un musée de la femme à Bamako. « Muso kunda ». Quelqu’un lui aurait dit que c’est peut-être par copinage, Henriette Bathily, femme de culture, artiste, après des études de puériculture en France, s’est résolument tournée vers les arts, c’est ainsi qu’elle a été la première africaine directrice d’une compagnie africaine : Les Ballets africains de Keita Fodéba, promoteur guinéen qui a créé ce groupe dans les années 1950 et qui a fait des tournées à travers le monde. Henriette Bathily a travaillé à la radio de la fédération du Mali, ici à Dakar en qualité de rédactrice en chef du journal parlé. Puis elle a été responsable au Centre Culturel français du volet artistique. Et c’est elle qui a ouvert les portes de cette institution aux artistes africains et sénégalais. C’est, elle surtout qui a financé et hébergé dans les locaux du centre de notre première grande exposition itinérante de 1975.
Le musée est-il entré dans les mœurs culturelles des sénégalais ?
A vrai dire je ne le pense pas. Je suis directrice fondatrice du musée de la femme Henriette Bathily mais les sénégalais (n’ont pas encore assimilé le concept de musée. Ils ont dans l’esprit que quand on dit musée, on dit vieilleries : objets, à rien comme dans certaines maisons où on a des panières, dans lesquelles on jette des vieux vêtements destinés à l’aumône appelés sarakh. J’avoue qu’il y a une époque où je n’allais au musée qu’en visite de groupe. C’est au moment où nous avons commencé — l’équipe et moi-même — à nous intéresser à l’installation du musée que deux questions nous sont venues à l’esprit : pourquoi un musée ? Et pourquoi un musée de la femme ?
Nous sommes presque le premier musée privé installé au Sénégal et sûrement le premier musée consacré à la femme sur le continent. Et c’est au cours de nos activités que nous avons fait des découvertes et avec des recherches que nous nous sommes convaincues que ce musée de la femme était indispensable dans le planning des musées nationaux. Nous constatons que des femmes africaines responsables d’associations viennent visiter notre structure et ont des projets de création de musée de la femme dans leurs pays respectifs. Ces remarques nous encouragent à continuer notre action malgré des difficultés réelles.
Quelle politique de sensibilisation pour faire du musée un espace de culture ouvert aux populations en général et aux milieux scolaires et universitaires en particulier ?
Nous sommes aussi en relation depuis très longtemps avec le WAMP (West African Museum Program) pour l’amélioration tant du personnel que de la structure par des rencontres, des conférences, des séminaires organisés soit à la direction du WAMP, soit dans nos propres locaux. La difficulté que nous avons à faire la promotion du musée de la femme Henriette Bathily, c’est de faire en sorte que la communication passe, que les Sénégalais soient informés de nos activités.
Quelles sont les activités qu’offre le musée et quelles collections peut-on y visiter ?
Le musée fonctionne comme n’importe quel musée. La différence, c’est que tout tourne autour de la femme : la vie culturelle, la vie sociale, la vie politique : on commence de la naissance à la mort, la femme est concernée par tout ce qui se passe dans notre société. La spécificité de notre structure est qu’elle ne présente pas seulement des salles d’expositions, de photos, d’objets, de textes, mais dans son enceinte on peut trouver une médiathèque – documents écrits, visuels et sonores- qui permet de faire des recherches sur tout ce qui concerne la femme sénégalaise, africaine, du monde : de s’abonner à des livres de lecture, de consulter sur place des revues, des journaux. Le visiteur peut se reposer au café jardin, déguster des boissons locales et certains mets. À l’Atelier, le visiteur peut découvrir l’artisanat d’art et même en quelques jours s’initier aux techniques de teintures et broderies traditionnelles et du batik. Des conférences, des projections de films, en somme une animation culturelle, sont proposées souvent à des invités.
Vous êtes aussi un des premiers journalistes sénégalais, Aujourd’hui quel regard portez-vous sur le paysage médiatique sénégalais ?
Les anciens en général pensent toujours que leur période est meilleure que celle que vivent les jeunes. Il me semble que nous avions beaucoup plus le sens de l’éthique, nous étions moins âpres au gain. Personne ne crache sur l’argent mais l’argent n’était pas un anneau au bout de notre nez pour nous tirer. Les responsables que nous étions à l’époque étaient un peu plus attentifs aux attitudes de leurs agents. Il m’était difficile de supporter que des journalistes lors de manifestations- profanes ou religieuses- acceptent des enveloppes. Il est vrai que les autorités doivent donner aux journalistes les moyens de faire leur travail dans de bonnes conditions. Faisant partie de la première association de journalistes, Association Nationale des Journalistes du Sénégal/ANJS, avec Moké (Moctar Kébé) comme président. Je témoigne que c’est nous qui avions travaillé à la création de la première convention collective de journalistes présidée par Moctar Kébé – assisté des confrères Bara Diouf et Abdou Salam Kane dit ASAK, le poste de trésorier m’étant revenu. Il était prévu que les journalistes soient convenablement rémunérés. À cette époque, par rapport aux autres corps de métier, la convention de journalistes nous permettait de vivre décemment.
En tant que témoin privilégié des indépendances africaines, que vous inspire l’état actuel du continent en rapport avec son histoire ?
Panafricaine déterminée après mon passage à l’École normale de Rufisque. Je le suis restée. A l’époque, nous étions sénégalaises individuellement, mais africaines collectivement. Même en France où je me suis retrouvée au début des années 50, nous parlions tous d’Afrique : c’étaient les prémices de l’indépendance prônée par Cheikh Anta Diop, Amadou Moctar Mbow, Abdoulaye Ly, etc.
Les autorités ont aujourd’hui des difficultés pour mettre sur pied les États-Unis d’Afrique. Je pense que ceux qui ont été dans les écoles régionales, c’est-à-dire des écoles africaines, ont moins de problèmes à penser l’Afrique que ceux qui ont été directement dans les universités occidentales. Actuellement je ne comprends pas, en principe le colonialiste n’est plus là, mais nous continuons à nous entretuer. Il faudrait qu’il y ait une volonté commune pour que les frontières ne soient que factices.
Pour ma part, je pense que malgré tous les efforts des gouvernements africains de mettre en place l’Union africaine, il est déjà trop tard pour la plupart des adultes de se sentir « africains ». Les nationalismes sont encore très forts.
A votre âge que retenez-vous personnellement de votre parcours ?
Tout d’abord une gratitude certaine pour le Créateur pour tous les dons qu’Il m’a faits. Kaar Trois fois Kaar ! J’ai toujours évité les compromis et les compromissions, la trahison. Pour ma part, l’amitié a plus d’importance que l’amour. Mon socle de vie, c’est ma famille.