Annette Mbaye d’Erneville, la femme du siècle 1/3: souvenirs d’enfance de la pionnière des médias
Par Moustapha SOW dit Foyré
À l’approche de son centenaire, la voix d’Annette Mbaye d’Erneville (née le 15 décembre 1926) résonne avec la même lucidité. Mousso.sn republie, sous forme de série, ce grand entretien réalisé en 2009 à « La Roulotte », sa résidence de la Sicap Dieuppeul à Dakar. Dans ce premier volet, « Mère-bi » replonge dans les souvenirs de son enfance entre Sokone et Saint-Louis, évoque les années de la Seconde Guerre mondiale et raconte comment se sont forgées les convictions et la force de caractère d’une femme appelée à marquer durablement l’histoire du Sénégal et les combats pour les droits de ses soeurs. Elle revient également sur son passage à la prestigieuse École normale des jeunes filles de Rufisque et rend un hommage vibrant à sa directrice, Germaine Le Goff, cette éducatrice bretonne qui contribua à façonner sa conscience citoyenne, son ouverture au monde et son idéal panafricain.
Vous êtes née en 1926 à Sokone, grand comptoir du commerce colonial, vous avez fait vos études à Saint-Louis à l’époque coloniale. Peut-on en savoir plus sur qui est Annette Mbaye d’Erneville et quels souvenirs avez-vous gardés de cette jeunesse dans ces villes coloniales ?
Après une enfance heureuse entre mes parents. J’ai grandi à Sokone au Saloum, milieu wolophone, malgré le fait que mes arrière-grands-parents, mes grands-parents maternels étaient sérères. Ma mère était l’ainée de tous les Turpin, enfants de Théophile Marie Turpin, mulâtre venu de Guinée-Bissau et qui s’est installé à Ndiaffate au Saloum. Mon père, né de parents saint-louisiens, a vu le jour à Boké en Guinée française en 1880, était mulâtre de souche européenne. C’est mon ancêtre qui était « toubab ». Il était venu à Saint-Louis vers 1770. J’ignorais tout de la situation politique de l’époque. Lorsqu’à 9 ans, mon père décida de m’envoyer à Saint-Louis dans sa famille paternelle, ce fut une réelle rupture car ne sachant alors ni écrire, ni lire, ni parler français, mon éducation fut entièrement prise en charge par mes tantes très sévères et affectueuses. Elles m’ont donné les principes et les bases d’une vie en société. Je leur en suis reconnaissante jusqu’à ce jour. Car elles m’ont toujours guidée. Cependant, les vacances scolaires permettaient de reprendre contact avec ma mère, mon père et mon milieu rural de Sokone et de Ngath au Saloum. Au lieu d’une dualité, ce fut une symbiose entre ces deux formes de vie qui ont fait moi la « citadine-rurale » que je suis.
Vous avez 13 ans au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Où avez-vous passé les 6 années de la guerre ?
Pour nous, de ma génération, la guerre s’est manifestée un peu plus tard quand il y a eu des restrictions alimentaires et vestimentaires. Dans ma famille et à Saint-Louis en général tout le monde était francophile. C’était la période de l’assimilation. Chacun voulait être plus français que les Français (toubabou) donc la guerre, pour les adultes, allait les toucher de plein front parce que c’était notre patrie, la France, qui était attaquée par les Allemands. C’est malheureux à dire, mais quand on disait Allemands, ce mot réveillait en nous certains souvenirs négatifs – un ennemi, celui du Sénégal donc par conséquent de Saint-Louis et le nôtre.
Vous avez été formée à l’École Normale des Jeunes Filles de Rufisque dirigée alors par Mme Germaine Le Goff. Parlez-nous de cette prestigieuse école, de sa directrice, de son personnel, de la formation qui y était dispensée, des rapports entre la direction et les élèves et la ville de Rufisque à l’époque.
Il faut dire que c’est à l’École Normale des Jeunes Filles de Rufisque, avec Madame Le Goff – j’y suis restée de 1942 à 1945 comme élève, puis de 1946 à 1947 comme surveillante générale – que nous avons réellement ressenti l’impact de la guerre. Parce que, à ce moment-là, il y avait des restrictions dans tout le pays, nous étions à l’abri. Nous n’avions jamais eu faim, notre directrice était résolument politique. Quand il y a eu les événements de Vichy, elle a pris parti officiellement pour le Général Charles De Gaulle parce qu’elle détestait le Maréchal Pétain. Et la situation de la France occupée était très douloureuse pour elle. C’est là que nous avions pris conscience qu’il y avait quelque chose de très important qui se passait en France, pays que nous ne connaissions pas, mais que Madame Le Goff nous a fait aimer, tout en nous donnant une vision panafricaine qui nous a guidées tout au long de notre vie.
En résumé, mon parcours a été dans cette période, de Sokone à Saint-Louis, de Saint-Louis à Rufisque. Je ne connaissais même pas Dakar où les normaliennes ne venaient que pour des manifestations nationales exceptionnelles. J’ai été dakaroise sur le tard.
C’est Germaine Le Goff qui nous a vraiment formés l’esprit. Je pense qu’entre 13 et 20 ans tout ce qui entre dans la tête d’un enfant entre aussi dans son cœur et y reste gravé toute sa vie. C’est pourquoi il est très important pour les parents et les éducateurs d’accorder beaucoup d’importance aux adolescents, car il reste toujours des séquelles de cette tranche de vie. A mon avis, dans nos familles sénégalaises, autant nous surveillons le bébé et le jeune enfant, par contre nous n’accordons aucune vigilance à l’adolescent qui est perméable à tout.
C’est quoi la vie d’une jeune normalienne de cette époque : à l’internat, pendant les vacances, ses loisirs, ses rêves, ses modèles et les contraintes sociales qui pèsent sur elle ?
Depuis tout à l’heure, je « tourne autour du pot ». Parce que si je commence à parler de l’École Normale et surtout si je commence à parler de Germaine Le Goff, je crois que tout le contenu de l’interview risque de se passer autour de cette dame. C’est vrai, qu’après ma mère – que j’ai perdue à l’âge de 12 ans – ce sont mes tantes jumelles qui m’ont éduquée, m’ont formée. Elles ont une très grande part dans ma vie, dans ma jeunesse. Mais celle qui a donné un tournant définitif à ma vie en tant qu’africaine, en tant que Sénégalaise, c’est bizarrement Germaine Le Goff, une Bretonne, jeune institutrice qui a quitté sa Bretagne natale – elle devait avoir 18 ou 20 ans – et a commencé par ouvrir la première école de jeunes filles au Soudan (Mali actuel). Affectée au Sénégal, elle a travaillé à Saint-Louis au petit lycée. Elle s’appelait d’abord Madame Auffret, après avoir perdu son premier mari, elle se remaria ensuite avec un professeur Joseph Le Goff, qui bien que spécialiste de mathématiques, était un grand sculpteur qui réalisait des pièces grandeur nature. C’était un homme très calme, contrairement à sa femme qui avait une espèce de dynamique intérieure, « une violence qui construit » ; elle avait à cœur de faire de nous, de ces jeunes filles qu’on lui confiait, des femmes conscientes et des citoyennes accomplies. Mais attention ! Je parle des années [1938* 1939, 1942], en ce moment l’Indépendance ou l’autonomie de la colonie n’effleurait l’esprit de personne. Nous, élèves, n’avions pas de contraintes économiques parce que nous étions bien nourries, logées à l’école, etc. Mais par intuition, Germaine Le Goff nous a donné une éducation mixte, métisse, hybride, qui un peu avant Senghor prônait déjà « enracinement » et ouverture. Elle a voulu faire de nous des femmes modernes avant la lettre, de nous insuffler l’esprit panafricain que l’on essaye avec beaucoup de difficultés, d’inculquer à la jeunesse actuelle.
Notre vie à l’École et à Rufisque était régie par un emploi du temps rigide que nous accomplissions dès le matin à notre lever : salut au drapeau (français à l’époque) après un petit déjeuner copieux précédé d’une douche collective ou, pour les plus chanceuses en cabines individuelles. Nous procédions au nettoyage des locaux, aidées par des femmes de charge avant de rejoindre les classes où les cours étaient dispensés par des enseignants français, hommes et femmes (seul le professeur d’éducation physique était un antillais noir). On a toujours reproché le bas niveau de l’enseignement à l’École Normale des Jeunes Filles de Rufisque. Ce qui est sûr, c’est que nous n’avions pas le cursus universitaire, les matières scientifiques n’avaient pas la priorité dans les programmes, mais les connaissances acquises étaient fortement ancrées dans nos esprits et nous étions bien armées pour accomplir avec succès nos obligations d’institutrices. Germaine Le Goff nous disait toujours que c’est à la sortie de l’école que nous devions avoir nos propres initiatives pour nous cultiver par la lecture et la recherche de tout ce qui pouvait nous aider pour l’accomplissement de notre mission auprès des enfants que nous avions à charge d’instruire.
Les vacances étaient studieuses, car les professeurs nous chargeaient toujours de faire des prospections dans nos différents lieux de repos concernant les traditions, les rites, le folklore, la culture en général. À la rentrée, nous présentions nos travaux. Des contraintes sociales, il y’en avaient certes : excision, mariages précoces, rituels traumatisants pour centaines et il était assez difficile, à l’époque, de faire face aux exigences des familles. Mais au fil des années, l’évolution nationale faisant son chemin, les jeunes institutrices d’alors ont su petit à petit résoudre ces conflits inévitables. Les loisirs et les rêves étaient ceux de tous les jeunes et dans la mesure de la liberté laissée par nos parents, nous en avons bien profité.
Le combat pour la promotion de la femme continue d’être d’une brûlante actualité. Toutefois des pas importants ont été franchis.
Témoin privilégié de cette lutte, quelles en sont les étapes et les figures marquantes au Sénégal ?
Il y a deux mots que je n’aime pas dans votre question : combat et lutte. Qui dit combat, dit agressivité. Je n’ai jamais eu la sensation de lutter ou de combattre. Pour moi, c’est essayer d’être et de rester soi-même. Pour ce qui est de la promotion de la femme, j’allais dire pour ce qui est de la conservation des acquis anti-colonialistes, je ne me suis jamais sentie en lutte, en combat contre quelque chose. J’ai vécu ma condition de femme sans complexe, sans avoir jamais eu envie d’être un homme.
Germaine Le Goff avait extrait de nos pensées – en nous comparant aux garçons qui étaient à l’école normale William Ponty de Sébikotane avec qui nous avions d’excellentes relations – l’idée que ce n’est pas parce qu’on est femme, qu’on est mineure ; ce n’est pas parce qu’on est femme qu’on n’a pas sa part de responsabilité dans le devenir de notre pays. Elle nous avait convaincues que l’Afrique – ce grand continent en forme de cœur… ou de revolver – comptait sur nous. Elle avait mis une espèce de fierté en nous qui nous guide jusqu’à aujourd’hui. Même retraitées, nous appliquons ce que les catholiques appellent « le devoir d’état », c’est-à-dire rester soi-même à la place où le sort nous situe et toujours essayer, comme les scouts et les éclaireurs, la BA (Bonne Action quotidienne). En somme, participer à la vie nationale avec les moyens dont on dispose. Éviter d’être simples spectatrices mais actrices dynamiques.
Les Legoffiennes, partout où elles ont été à travers l’Afrique, ont toujours assuré des fonctions de grande responsabilité, soit dans les différents gouvernements et structures nationales soit, modestement mais toujours efficacement, dans les différentes écoles où elles ont été affectées. Les témoignages ne manquent pas.