En pays bedik : les jeunes filles non mariées et sans enfant dansent le « Yambe »
Par Makan DAMBELE
Dans les villages d’Andièle et d’Iwol, au cœur de la zone biwole, les jeunes filles bedik non mariées et sans enfant perpétuent une tradition singulière : le « Yambe ». Cette danse rituelle marque l’appartenance à la communauté et révèle les tensions entre héritage ancestral et mutations sociales.
Chez les Bedik, tous les deux ans, se déroule l’une des cérémonies les plus emblématiques : le « Yambe », littéralement la danse des jeunes filles. « Toute jeune fille peut y participer, même les plus petites », explique Jacques Camara, communicateur et animateur dans la radio communautaire de Ninéfécha et de la RTS-Kédougou. Les participantes doivent cependant répondre à deux critères stricts : ne pas être mariées et ne pas avoir d’enfant.
Une préparation minutieuse
Le Yambe ne se limite pas à la danse. Les jeunes filles prennent en charge l’ensemble de la fête, de la fabrication de la bière locale à l’organisation des rituels. Elles se cotisent pour acheter le sorgho qu’elles pilent, font germer et le cuisent avec du bois mort qu’elles doivent couper uniquement de la main gauche. Deux jours de cuisson, une journée de fermentation, et le quatrième jour, la fête peut commencer. « C’est ce qui fait la spécificité de cette bière locale : seuls les masques et les filles qui dansent peuvent la consommer », explique Jaques Camara, notre guide désigné par le chef de village.
Le rituel du premier jour
Le lundi matin, les participantes observent un jeûne strict : ni nourriture, ni boisson, ni parole. Après s’être parées, elles se rendent en brousse avec le chef coutumier pour semer les graines apportées par ce dernier à l’aide d’un bâton en forme de daba. De retour sur le lieu du Yambe, elles sont accueillies par les masques « lukuta » qui les aspergent d’eau. Ce n’est qu’à ce moment qu’elles retrouvent le droit de parler.
Une fête de passage pour les filles de la communauté
Le Yambe est aussi une manière de mesurer le temps qu’une jeune fille reste dans la catégorie des « filles ». Selon M. Camara, « Chez les Bedik, pour être considérée comme une fille, il faut avoir au moins 15 ans. Si tu participes à deux ou trois Yambe sans tomber enceinte, souvent la communauté t’honore d’une fête pour avoir gardé le cap jusqu’au mariage. »
Durant la cérémonie, les jeunes filles doivent se consacrer exclusivement aux masques. Elles les accompagnent à leur arrivée sur la place publique, dansent avec eux, puis les raccompagnent. Toute querelle est proscrite : une bagarre peut valoir une amende allant d’une gourde de bière à une vache.
Témoignages de jeunes participantes
Pour Nadine Camara, élève de 5e au CEM de Bandafassi, l’expérience reste inoubliable. « Ce qui m’a marquée, c’est l’ambiance, les retrouvailles avec mes copines, mais aussi les nouvelles connaissances. J’ai appris beaucoup de choses, notamment les danses traditionnelles », confie-t-elle tout en faisant la vaisselle dans la cour de leur maison.
Jadis, la virginité comme condition
Autrefois, seules les jeunes filles vierges pouvaient participer au Yambe. « La société surveillait filles et garçons. Quand tu étais autorisé à danser sur la place publique tout le monde veillait sur toi. Les relations amoureuses étaient interdites jusqu’au mariage », souligne l’animateur et membre de la communauté.
Il poursuit : « Les parents disaient à leur fille : garde ta virginité, et dans cinq ans, je t’organise une fête. C’était une fierté pour une famille que sa fille reste vierge jusqu’au mariage. De nos jours, ces pratiques tendent à disparaître et on laisse les filles danser quand même. »
Mémoire et transmission
Certaines familles, marquées par des drames, se sont détournées du Yambe. Denise Camara, sexagénaire, raconte : « Une de mes tantes avait participé au Yambe. Quelques jours après son retour, elle est décédée. Mon père a alors décidé qu’aucune fille de notre famille n’y prendrait plus part. » Pourtant, son mari a choisi d’y envoyer leur propre fille, signe que la tradition continue de susciter débats et choix personnels.
Le Yambe, au-delà de la danse, est un miroir de la société bedik : il incarne la transmission des valeurs, la régulation des comportements et l’affirmation identitaire. Entre rites immuables et adaptations aux réalités contemporaines, cette fête des jeunes filles reste un moment de cohésion et de mémoire, où chaque génération négocie à sa manière l’équilibre entre tradition et modernité.