Felwine SARR 1/4 : ” Les femmes, des gardiennes de savoirs dans nos sociétés”
Par Joseph KAMA
Économiste, écrivain et philosophe, Felwine SARR développe une pensée qui invite à sortir de l’injonction au « rattrapage » pour privilégier le temps long, l’expérimentation et la construction de sociétés fondées sur leurs propres aspirations. Dans sa dernière publication, La Fabrique du présent. Pour des utopies en actes (P. Rey/Jimsaan, 2026), il interroge les structures sociales et économiques et plaide notamment pour une plus grande reconnaissance du rôle des femmes, longtemps cantonnées à des fonctions essentielles mais souvent invisibilisées. Il les imagine comme des actrices à part entière d’une « économie de la dignité » et d’une palabre réinventée, plus inclusive et démocratique.
Dans ce premier volet de l’entretien accordé à Mousso.sn, le professeur Felwine Sarr revient sur la place de l’utopie dans la transformation de nos sociétés, la centralité de la dignité humaine et la nécessité de repenser les mécanismes économiques et sociaux pour mieux reconnaître celles qui en sont les forces vives : les femmes.
Dans votre nouvel ouvrage, La fabrique du présent. Pour des utopies en actes (P. REY /Jimsaan, 2026), vous affirmez, que le savoir n’est jamais neutre et qu’il doit contribuer à fabriquer des êtres humains libres. Comment l’éducation des filles peut-elle dépasser les seuls indicateurs de scolarisation pour devenir un véritable levier de réparation et de régénération des mondes menacés ?
Dans un des chapitres (La forge des savoirs) de cet ouvrage, je montre que les savoirs constituent l’une des principales forges où se fabrique le présent. Ce sont eux qui permettent de reproduire ou de transformer les systèmes économiques, politiques et sociaux. Les savoirs soutiennent les sociétés ; ils fondent tout ce qu’elles sont capables de produire et d’inventer. C’est donc un espace auquel nous devons accorder la plus grande attention.
Pendant longtemps, nous avons considéré que notre principal retard concernait les taux d’alphabétisation, l’accès universel à l’école ou encore le nombre d’établissements d’enseignement. Cette préoccupation était légitime. Mais, en nous concentrant sur les dimensions quantitatives, nous avons trop peu interrogé les contenus mêmes des savoirs.
Nous avons souvent considéré les savoirs comme un héritage qu’il suffisait de rattraper : retard scientifique, technique, technologique ou, aujourd’hui, en intelligence artificielle. En revanche, nous nous sommes rarement demandé quels savoirs nous souhaitions produire et pour quelle société ?
C’est précisément la réflexion que je propose. Quel type d’être humain voulons-nous former ? Quels sont les savoirs qui libèrent, qui émancipent, qui réparent et qui soignent ? Les savoirs ne sont jamais neutres. Certains reproduisent les rapports de domination, les patriarcats, les hégémonies et les violences. D’autres naissent des luttes, du souci du soin, du désir de réparation et de la volonté de rendre le monde plus habitable.
Nous devons donc choisir les savoirs que nous souhaitons transmettre, en cohérence avec le type de société que nous voulons construire.
J’invite ainsi à deux déplacements. Le premier consiste à promouvoir ce que j’appelle des savoirs émancipateurs. Dans le livre, j’évoque la figure d’un « second Prométhée », non plus celui qui vole le feu pour conduire à la fission nucléaire, mais celui qui développe des savoirs capables de régénérer les terres, de respecter les équilibres écologiques, de soigner les corps et les âmes et de renforcer la dignité des sociétés.
« Les femmes, des gardiennes du savoir »
Le second déplacement consiste à élargir notre conception même du savoir. Il ne faut pas limiter cette notion aux seuls savoirs scientifiques. Nos sociétés ont produit, au fil des siècles, une immense diversité de savoirs : thérapeutiques, agricoles, psychologiques, relationnels. Ils ont permis aux communautés de faire face aux défis de leur temps et d’assurer leur continuité historique.
Ces savoirs constituent une réserve extraordinaire. Ils forment un répertoire inscrit, en quelque sorte, dans l’ADN de nos sociétés. Certains sont encore vivants, d’autres sommeillent. Beaucoup n’ont jamais trouvé leur place dans les espaces académiques et ont longtemps été disqualifiés. Pourtant, ils représentent un formidable réservoir de potentialités. Il nous appartient de les explorer sans complexe, de les comprendre, de les éprouver, d’en évaluer la pertinence et de les réinventer lorsque cela est nécessaire.
J’invite donc, à la fois, à réfléchir à la nature des savoirs que nous produisons et à élargir leur géographie.
Enfin, le savoir n’est jamais une fin en soi. Nous pouvons produire des savoirs qui contribuent simplement à reproduire le monde tel qu’il est. Mais si nous estimons que ce monde est profondément injuste, nous devons nous demander : à quel monde participent les savoirs que nous produisons ? Quel type de société rendent-ils possible ?
Cette interrogation me paraît essentielle. Dans nos sociétés, les femmes sont incontestablement des gardiennes de savoirs. Elles transmettent des savoir-faire, des savoir-être et des héritages épistémiques d’une richesse exceptionnelle. Je prendrai un exemple très personnel. Ma mère est, pour moi, une immense détentrice de savoirs. Je continue encore aujourd’hui à apprendre auprès d’elle. Elle me transmet des connaissances liées au monde sérère, à l’agriculture, aux pratiques thérapeutiques, aux soins, aux relations humaines et à la psychologie du quotidien.
Elle ne possède pourtant aucun diplôme universitaire. Ses savoirs ne sont reconnus par aucune institution académique. Et pourtant, elle est une remarquable passeuse de connaissances. Elle porte des savoirs qui répondent concrètement aux défis de la vie et qui sont le fruit d’une longue accumulation d’expériences transmises de génération en génération.
Cette « fabrique du présent » que vous appelez de vos vœux ne relève-t-elle pas de l’utopie ?
Non. Et, d’une certaine manière, je cherche précisément à réhabiliter la notion d’utopie.
L’utopie n’est pas ce rêve irréalisable condamné à ne jamais voir le jour. Elle est d’abord un projet de transformation sociale. Toute société qui aspire à se transformer doit commencer par se penser autrement, imaginer ce qu’elle souhaite devenir et définir le type de changement qu’elle veut instaurer. Sans cette capacité d’imagination, aucune transformation durable n’est possible.
Mais penser le changement ne suffit pas. Il faut aussi réfléchir aux moyens de le rendre effectif. C’est précisément ce qui explique le passage d’Afrotopia à La Fabrique du présent. Je suis passé de la question de l’utopie à celle de la forge : comment transformer une vision en réalité ? Comment faire de l’utopie une force productive ?
Réinventer les récits sur les femmes
L’utopie rappelle qu’aucun état de la société n’est définitif. Rien n’est figé. Toute organisation sociale peut être déplacée, transformée, réinventée. Une fois le constat posé, la véritable question devient : que faisons-nous ? Continuons-nous à contempler les échecs ou décidons-nous d’investir du temps dans la réflexion, l’expérimentation et la recherche de solutions ? Le travail de la prospective consiste précisément à affirmer que le réel est fissurable, déplaçable et transformable.
S’agissant de la condition des femmes, la question des imaginaires demeure essentielle. Les représentations, les normes sociales, les récits qui limitent leur puissance d’agir ou les enferment dans certains rôles doivent être interrogés et transformés.
Le chantier est également économique. Il concerne notamment la répartition des actifs, l’accès à la terre et aux ressources productives. Il est aussi éducatif. Il faut veiller à ce que les filles ne décrochent pas du système scolaire, notamment à l’approche du baccalauréat. Ce sont autant de conditions structurelles sur lesquelles nous devons agir avec détermination.
Pour réimaginer le politique, vous mobilisez la notion de palabre, cet espace de délibération où coexistent consensus et dissensus. Historiquement, elle est pourtant souvent perçue comme un espace masculin et gérontocratique. Comment les femmes peuvent-elles aujourd’hui se le réapproprier ?
Il faut distinguer plusieurs niveaux. La palabre est un concept que le philosophe camerounais Jean-Godefroy Bidima a profondément renouvelé. Dans sa réflexion, elle ne désigne pas une simple discussion. Elle devient un véritable concept philosophique et politique, fondée sur l’inclusion et la participation de tous. C’est là tout l’intérêt de sa démarche : reprendre une tradition pour la réinventer à partir des exigences du présent.
Il ne s’agit donc pas de reproduire à l’identique les formes anciennes, avec les inégalités qu’elles pouvaient parfois comporter. Il s’agit d’en préserver l’esprit tout en les adaptant aux aspirations contemporaines.
Autrement dit, il ne faut jamais mobiliser les ressources des cultures africaines comme des héritages figés. Il faut les inscrire dans une dynamique de création, de transformation et de renouvellement. La tradition n’a de sens que lorsqu’elle demeure capable de dialoguer avec le présent et de répondre aux défis de son époque.
La palabre est un espace de délibération où coexistent le consensus et le dissensus. Une société y réfléchit à ses normes, tente de résoudre ses conflits ou, parfois, choisit de les suspendre afin de pouvoir continuer à avancer. C’est également un lieu où se construisent des compromis appelés à être réinterrogés au fil du temps.
« …Les voix des femmes et des jeunes doivent représentées de manière équitable »
Vous avez cependant raison car dans l’imaginaire collectif, cet espace demeure largement masculin. On imagine spontanément un cercle d’hommes, souvent des anciens. La parole y est également distribuée selon une hiérarchie générationnelle qui laisse peu de place aux jeunes.
Réinventer la palabre constitue donc un véritable chantier démocratique. Si nous voulons en faire une ressource politique contemporaine, elle doit devenir un espace où toutes les composantes de la société peuvent prendre part à la délibération. Elle ne peut plus reproduire les inégalités qui caractérisaient certaines formes traditionnelles de distribution de la parole.
Cette exigence vaut aussi bien pour les femmes que pour les jeunes. Bien sûr, dans certaines familles ou certains espaces privés, les équilibres peuvent être différents. Mais cette logique d’inclusion doit désormais irriguer l’espace public, les institutions et les lieux où se construisent les décisions collectives.
Le Sénégal a déjà franchi une étape importante avec la loi sur la parité, qui garantit une représentation équilibrée des femmes sur les listes électorales pour les élections législatives. Mais si l’on considère la démocratie comme un espace permanent de discussion sur les affaires communes, il reste encore un effort important à accomplir pour que toutes les voix soient représentées de manière équitable, notamment celles des femmes et des jeunes.