Felwine SARR 2/4: « La contribution des femmes reste insuffisamment reconnue, insuffisamment rémunérée et trop souvent entravée par des normes qu’il nous appartient de déconstruire »
Par Joseph KAMA
Dans La Fabrique du présent. Pour des utopies en actes, Professeur Felwine Sarr invite à regarder autrement la contribution des femmes à la société. Éducation, transmission, travail domestique, soins, économie : elles occupent déjà des fonctions essentielles au fonctionnement collectif. Pourtant, une grande partie de cette contribution demeure invisible ou insuffisamment reconnue, notamment lorsqu’elle s’exerce dans la sphère domestique. Pour l’économiste et philosophe, l’enjeu n’est donc pas de chercher de nouveaux rôles aux femmes, mais de reconnaître pleinement ceux qu’elles jouent déjà et de lever les obstacles qui limitent leur accès aux ressources et aux espaces de décision.
Dans ce deuxième volet de son entretien avec Mousso.sn, Felwine Sarr revient sur la place centrale des femmes dans la société et la nécessité d’agir à la fois sur les structures et sur les imaginaires. De l’université au cinéma en passant par la littérature, le cinéma et les instances de décision, il défend une transformation progressive et collective des représentations et des rapports sociaux. Une dynamique qui, selon lui, suppose de ne pas se résigner à la « photographie du présent », mais de travailler patiemment à ce qui peut advenir.
Dans cette « fabrique du présent », quels rôles les femmes peuvent-elles jouer ?
En réalité, nous avons déjà évoqué plusieurs des rôles qu’elles jouent, et qu’elles continueront de jouer. Les femmes occupent une place centrale dans le dispositif éducatif, dans la transmission de ce qui fait société et de ce qui permet sa continuité.
Elles jouent également un rôle déterminant dans l’économie. Dans le livre, je rappelle plusieurs données qui mettent en évidence le décalage entre leur contribution réelle à la richesse collective et les actifs, les revenus ou les ressources auxquels elles ont effectivement accès.
La richesse produite par le travail domestique dévalorisée
La question n’est donc pas de savoir quels rôles les femmes pourraient jouer. Elles en assument déjà de nombreux. La véritable interrogation est la suivante : pourquoi ces contributions demeurent-elles insuffisamment reconnues et valorisées ?
Prenons l’exemple du travail domestique. Parce qu’il n’est pas intégré au calcul du produit intérieur brut, une part essentielle de la richesse produite dans nos sociétés demeure invisible. Pourtant, plusieurs économistes féministes estiment que cette contribution pourrait représenter près de 20 % du PIB.
Sans le travail accompli dans les foyers, l’éducation des enfants, le soin, la préparation des repas, l’accompagnement des personnes malades ou âgées, aucune société ne pourrait fonctionner. Cette production participe pleinement à la richesse collective, mais elle reste largement ignorée par nos instruments de mesure.
Le premier chantier est donc celui de la reconnaissance. Il faut rendre visible cette contribution, l’évaluer et lui accorder la place qu’elle mérite. Le second consiste à lever les obstacles structurels qui empêchent les femmes de déployer pleinement leurs potentialités : les barrières juridiques, économiques, sociales et culturelles qui continuent de freiner leur émancipation.
Le problème n’a jamais été une insuffisance de contribution des femmes. Il réside dans le fait que cette contribution reste insuffisamment reconnue, insuffisamment rémunérée et trop souvent entravée par des normes qu’il nous appartient de déconstruire.
Comment les femmes africaines peuvent-elles transformer les imaginaires si elles n’ont pas pleinement accès aux espaces où se produisent les savoirs ?
Plusieurs dimensions doivent être prises en compte. Je distingue toujours la photographie d’une situation présente des dynamiques de transformation qu’une société peut volontairement engager. Nous pouvons décider que les espaces de représentation, de décision et de production du savoir accordent une place véritablement équitable aux femmes. Cela suppose parfois des dispositifs institutionnels ou des mécanismes correcteurs.
« Agir sur les structures, le champ des imaginaires » pour une équité académique
Si nous comptons aujourd’hui moins de femmes professeures, nous aurons logiquement moins de doyennes, moins de responsables d’institutions universitaires et moins de femmes présentes dans les instances de décision. Pour inverser cette tendance, il faut agir sur les structures elles-mêmes et, lorsque cela est nécessaire, fixer des objectifs de représentation.
Mais cette transformation ne peut être uniquement institutionnelle. Elle doit également investir le champ des imaginaires. Les récits, la littérature, le théâtre, le cinéma, les productions artistiques participent tous à la fabrication des représentations collectives. Il est donc indispensable d’interroger les images, les discours et les normes qu’ils véhiculent afin d’identifier les inégalités qu’ils reproduisent parfois et de les déconstruire.
Je ne crois pas aux renversements instantanés des structures sociales. Je crois davantage au travail patient, continu et collectif mené au sein du corps social. Les transformations profondes demandent du temps, de la constance et de la persévérance.
Vous insistez sur la patience et le travail obstiné. Pourtant, ce sont déjà des qualités que beaucoup de femmes incarnent. Comment expliquer qu’elles ne soient toujours pas pleinement émancipées ?
Je ne poserais pas la question en ces termes. Oui, les femmes accomplissent déjà ce travail. Mais il ne s’agit pas d’en faire les seules responsables de cette transformation, comme si elle ne concernait pas également les hommes. Lorsque je réfléchis à cette question, je pense à la société dans son ensemble : les femmes, les hommes, les jeunes et les enfants.
Il faut évidemment reconnaître les injustices et les inégalités structurelles, puis agir pour les réduire. Mais si l’on affirme que les femmes travaillent déjà à cette transformation sans être encore pleinement émancipées, on reste prisonnier de la photographie du présent.
Or, ce qui m’intéresse, c’est le mouvement. Comment mettons-nous en marche une dynamique capable de transformer progressivement la société ? Ce n’est pas parce qu’un processus n’a pas encore produit tous ses effets qu’il est vain. L’histoire ne se réduit jamais à l’état présent des choses. Il faut sortir de la prison de ce qui est pour travailler à ce qui peut advenir.
C’est, au fond, une démarche profondément optimiste. Non pas un optimisme naïf qui ignorerait les difficultés, mais une confiance dans la capacité des sociétés à se transformer lorsqu’elles s’engagent durablement dans cette direction.