Felwine SARR 3/4 plaide pour une « économie politique de la dignité » qui dévulnérabilise les femmes
Par Joseph KAMA
Dans ce troisième volet de l’entretien accordé à Mousso.sn, Professeur Felwine Sarr défend une « économie politique de la dignité » pensée comme un outil de « dévulnérabilisation » des groupes sociaux. Une réflexion qui rejoint directement la situation des femmes, particulièrement exposées aux vulnérabilités produites par les structures économiques, sociales et culturelles. Dans votre dernier ouvrage, La Fabrique du présent. Pour des utopies en actes (P. REY /Jimsaan, 2026), vous proposez une « économie politique de la dignité », rompant avec les logiques extractivistes pour placer la régénération du vivant au cœur de l’action publique. Comment la capacité d’action des femmes, piliers de l’économie réelle, peut-elle transformer cette vision en un véritable outil de « dévulnérabilisation » ?
C’est précisément cette question qui m’anime. Je suis économiste de formation et j’ai consacré de nombreuses années à réfléchir aux politiques économiques ainsi qu’à l’économie comme moyen de mobiliser, de produire et d’allouer les ressources. Mais une interrogation demeure : au service de quelle finalité ?
Pour moi, l’économie est avant tout une boîte à outils. Elle doit être mise au service d’un projet de société. Sa vocation est de dévulnérabiliser les groupes sociaux et de renforcer la dignité des individus comme des communautés. La dignité recouvre de nombreuses dimensions : l’accès à l’éducation, à la santé, à une alimentation de qualité, aux droits, aux libertés. Elle englobe tout ce qui donne à la vie humaine sa valeur, car celle-ci ne se réduit pas à sa seule dimension biologique. Ce que nous recherchons à travers l’existence, c’est une vie digne, accomplie et porteuse de sens. C’est pourquoi j’ai souhaité remettre la dignité au centre de la réflexion économique.
Produire de la richesse est nécessaire. Mais qu’importe la taille du gâteau, une société conserve toujours la possibilité de choisir comment elle répartit ses ressources. Et ce choix devrait, selon moi, privilégier d’abord la dignité des corps sociaux.
L’économie de la dignité au service des corps sociaux vulnérables
L’économie est fondamentalement une science des choix. Où investit-on ? Quelles priorités fixe-t-on ? Nous pouvons décider de consacrer davantage de moyens aux hôpitaux, aux écoles, aux logements de qualité ou aux politiques de protection sociale, plutôt qu’à d’autres dépenses moins essentielles.
C’est un choix philosophique, éthique, politique et économique. Nous pourrions même imaginer la création d’un ministère des Vulnérabilités.
Sa mission serait d’identifier les populations les plus vulnérabilisées (les femmes, les enfants, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées ou tout autre groupe confronté à des formes de fragilité sociale) afin d’élaborer des politiques publiques adaptées.
Je tiens d’ailleurs à insister sur un point essentiel : les personnes ne sont pas vulnérables par nature. Elles sont vulnérabilisées. Cette vulnérabilité résulte de processus sociaux, économiques, politiques et historiques.
Dès lors, il devient possible de mobiliser des ressources financières, de soutenir la recherche et de mettre en œuvre des politiques publiques capables de réduire ces mécanismes de vulnérabilisation. Voilà ce que j’appelle une économie politique de la dignité.
Ces choix sont possibles dès aujourd’hui. Nous n’avons pas besoin d’attendre de devenir une grande puissance économique pour les mettre en œuvre. J’irais même plus loin : c’est en faisant de la dignité notre priorité que nous créerons les conditions de notre puissance économique future.
Vous plaidez pour que l’Afrique rompe avec l’injonction au « rattrapage » afin d’investir un temps qui lui soit propre, celui de la maturation et de l’expérimentation. Dans cette quête de souveraineté temporelle, comment les femmes africaines, souvent confrontées à l’urgence sociale et aux charges domestiques, peuvent-elles devenir les gardiennes de ce temps long, indispensable à la réinvention du continent ?
En réalité, la question du temps est d’abord une question collective. C’est un défi que nous partageons tous : les hommes, les femmes, les jeunes et les enfants. Peut-être un peu moins les personnes âgées, qui entretiennent un autre rapport au temps. Cette injonction permanente au rattrapage, à la cadence du monde, à l’obligation d’accomplir en un temps contraint des progrès techniques, technologiques et civilisationnels, exerce une pression considérable sur les sociétés africaines.
Il ne s’agit évidemment pas de vivre en dehors du monde, dans une forme d’autarcie. L’Afrique appartient pleinement au monde et entretient avec lui des relations profondes. Mais plusieurs temporalités coexistent, parfois en tension.
Les rapports de pouvoir façonnent le rapport au temps
Bien entendu, cette pression commune n’efface pas les inégalités. Certains groupes disposent davantage d’autonomie que d’autres. Les rapports de pouvoir traversent nos sociétés et façonnent profondément notre rapport au temps. Mais le premier enjeu consiste à retrouver ce que j’appelle le temps de nos propres initiatives. Il s’agit de redevenir des sujets capables de décider eux-mêmes de la manière d’habiter le temps : celui qui permet de semer, d’arroser, de cultiver, de laisser mûrir, puis de récolter. Le temps de la croissance, de l’expérimentation et de la moisson doit redevenir un espace d’autonomie.
Cette réflexion est d’abord globale. Cependant, il faut reconnaître l’existence de profondes inégalités structurelles. Les femmes sont, de toute évidence, celles qui en subissent le plus fortement les effets. Le chantier est donc multiple. Il concerne les mentalités, le droit, l’éducation, mais aussi l’économie. Il s’agit de créer les conditions permettant de résorber ces inégalités afin que chacun puisse pleinement s’accomplir.
Le véritable chantier se situe précisément à l’intersection de toutes ces dimensions. Nous pouvons faire progresser le droit, mais si les imaginaires, les représentations et les visions du monde ne changent pas en parallèle, ces avancées auront du mal à produire des effets concrets. L’inverse est tout aussi vrai. C’est pourquoi cette transformation doit être menée simultanément sur plusieurs fronts et selon des approches complémentaires.