Boubacar Boris Diop 1/2 : « J’ai été marqué, dans mon parcours d’écrivain, par de fortes présences féminines et cela se traduit dans ma création »
Par Abba BA
À l’occasion de la célébration des 80 ans de l’écrivain Boubacar Boris Diop, Mousso.sn rend hommage à un Trésor national. Dans ce premier volet du grand entretien, l’écrivain sénégalais revient sur les présences féminines qui ont façonné son imaginaire et fait de ses romans des espaces de résistance, de liberté et d’affirmation de soi. De son attachement à sa mère et à la conteuse qui a nourri son enfance, les personnages féminins occupent une place centrale dans ses œuvres : de Léna à Khadija, en passant par Jessica et Kiné Gaajo.
Boubacar Boris Diop, écrivain, journaliste, philosophe, auteur de plusieurs ouvrages et lauréat de nombreux prix, dont le Prix de la République du Sénégal pour les Lettres, le Grand Prix littéraire d’Afrique noire (2000) pour l’ensemble de son œuvre, et le prestigieux prix international de littérature Neustadt (2022). Difficile de vous attribuer une étiquette. Pouvez-vous nous dire laquelle vous sied le mieux ?
Je dirais « écrivain », en étant plus précis : « romancier ». J’ai commencé à écrire des romans très tôt, alors que j’étais encore un très jeune lycéen. Quand on est écrivain, il y a toujours un genre littéraire qui vous attire beaucoup plus que les autres. Je suis fondamentalement romancier, même si j’ai écrit deux pièces de théâtre et des essais. Mais tout cela vient, au fond, de la création romanesque, qui constitue le point le plus important de mon écriture.
Les personnages féminins occupent une place importante dans vos romans, de Johanna Simentho (Les Tambours de la mémoire, 1987) à Kiné Gaajo (Un tombeau pour Kiné Gaajo, 2024), en passant par Jessica (Murambi, le livre des ossements, 2000), Khadija (Le Cavalier et son ombre, 1997) et Mumbi Awele (Kaveena, 2006). Quels rôles les femmes ont-elles joué dans votre parcours et votre imaginaire littéraire ?
Je crois que mon respect pour les femmes et l’intérêt que je porte aux personnages féminins dans ma création romanesque viennent probablement des rapports extrêmement privilégiés que j’avais avec ma propre mère.
Vous savez, une mère de famille, elle peut avoir un faible pour tel ou tel de ses enfants, au point où, d’ailleurs, les autres se sentent un peu mis à l’écart. Ma mère, elle ne jurait que par Boris. Mais en réalité, c’est plus tard que j’ai compris que cet attachement particulier d’une mère à tel ou tel de ses fils vient d’une chose qui peut être très simple : c’est le sentiment que c’est la personne la plus fragile. Et, je pense qu’elle avait senti ça un peu chez moi, parce que j’étais très solitaire et très silencieux. Je ne coopérais avec personne. Je n’étais pas très débrouillard. C’est vrai que je jouais bien au football, mais c’était tout. Elle a dû penser que j’étais fragile. Cet attachement-là, évidemment, était réciproque.
Lorsque vous écrivez, même à l’âge de 15 ou 16 ans, cela apparaît déjà. Dans le premier livre que j’ai écrit, notamment grâce aux livres que je lisais dans la bibliothèque de mon père, intitulé La Cloison, l’un des personnages les plus importants est la mère du narrateur, Yaye Rokhaya.
Dans mon parcours, j’ai aussi rencontré des femmes extrêmement fortes dans les organisations politiques et les milieux littéraires et culturels, des femmes d’une force singulière, voire dominatrices.
« Sans les femmes, la société s’effondre. Elles en sont le pilier »
Dans Le Temps de Tamango, mon premier roman publié en 1981, le personnage de Léna écrase tout le monde. Tout le livre tourne autour d’elle. Il serait difficile de dire que c’est le personnage le plus important, mais sans elle, je peux parier que le roman s’effondrerait. On pourrait peut-être dire la même chose des femmes : sans elles, la société s’effondre. Elles en sont le pilier.
Dans le deuxième, il y a également Johanna Simentho. Qui était-elle dans notre histoire réelle, dans celle de la Casamance, ici au Sénégal ? C’était Aline Sitoé Diatta. Dès que j’ai entendu son histoire, elle m’a fasciné. Puis il y a Khadija, dans Le Cavalier et son ombre. C’est, à mes yeux, le personnage féminin le plus important de toute ma création littéraire, parce que c’est une conteuse.
Lorsque j’étais enfant, une conteuse faisait partie de ma vie. Le jour, j’étais dans la bibliothèque de mon père, où je lisais et relisais des livres. Le soir, il y avait la conteuse : ma belle-mère, l’épouse de mon père à l’époque, une Ndiaye, d’origine diola et casamançaise. Elle nous racontait des histoires chaque soir et je les écoutais. J’ai donc été marqué, dans mon parcours d’écrivain, par de fortes présences féminines, et cela se traduit dans ma création.
Le personnage de Jessica, dans Le Livre des ossements, domine largement les autres. Elle possède une forte conscience politique.
Ces figures féminines, tantôt au centre, tantôt à la marge, incarnent la résistance, la liberté, l’indépendance et la transmission de la mémoire. Ce sont des voix puissantes qui portent le flambeau de la lutte contre le patriarcat, le néocolonialisme, l’injustice ou encore l’oubli. Les grands récits historiques et l’histoire coloniale ont laissé peu de traces de ces luttes. Est-ce, pour vous, une manière de rendre justice aux oubliées ?
Oui, tout à fait. C’est une manière de rendre justice à toutes les personnes marginalisées. D’ailleurs, cela me donne l’occasion de revenir sur mon dernier roman publié, Un tombeau pour Kiné Gaajo, dans lequel la narratrice est Diémé Paye. Donc, c’est une femme qui raconte. Et le personnage principal s’appelle Kiné Gaajo.
Kiné Gaajo est, à la fois, poétesse et prostituée professionnelle. C’est une revendication de liberté : être poétesse, c’est la liberté de l’esprit ; être prostituée, c’est décider de ce que je fais de mon corps. Et, ce ne sont ni votre morale ni votre hypocrisie qui détermineront le rapport que j’entretiens avec mon corps.
Vous savez, le roman s’inspire du réel : on raconte ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que l’on vit. Mais c’est aussi un instrument d’émancipation, en particulier pour les personnes les plus opprimées. Dans les sociétés humaines, en Afrique comme ailleurs, il existe une oppression politique et sociale, ainsi que des difficultés économiques. Mais les femmes, en plus de subir ce système oppressif, connaissent d’autres formes d’oppression. Elles n’ont pas le droit à la parole à la maison, par exemple. Or, Kiné Gaajo leur offre une tribune.
Je voudrais ajouter quelque chose de très important. Je viens de terminer un livre intitulé Phillis Wheatley ou les cantiques de la liberté, qui paraîtra au mois de mars. Malgré son nom, Phillis Wheatley était sénégalaise ou gambienne ; on ne le sait pas. Elle était du Fouladou, en tout cas. Les chercheurs américains disent qu’elle était peule. Elle était esclave : les esclavagistes l’ont enlevée à l’âge de 7 ans et l’ont emmenée à Boston, où elle a été vendue. On n’a jamais connu son vrai nom ; on l’a appelée Phillis Wheatley. Elle a appris l’anglais très rapidement et est devenue la première personne d’origine africaine à publier un livre. Elle est ensuite devenue très connue. Certains de ses livres sont ici. Pourtant, c’était une femme, et elle est morte très jeune, à 31 ans.
On ne connaît malheureusement pas sa tombe parce que les Noirs n’avaient pas de tombe individuelle. On les mettait dans une fosse commune. Elle n’avait donc pas de nom, rien. Et pourtant, elle a laissé une œuvre importante que l’on étudie dans les universités américaines et anglaises. C’est vraiment une figure sénégalaise importante.
Dans vos œuvres, les femmes sont les gardiennes de la mémoire, les gardiennes de la transmission culturelle. Pourtant, elles sont peu visibles, peu présentes dans tout ce qui fait notre mémoire collective : l’histoire, les lieux symboliques, etc. Par exemple, très peu de rues ou d’établissements portent leurs noms. Comment expliquer ce manque de reconnaissance, voire cette volonté d’effacer leurs traces ?
C’est une question très importante. Mais, y en a-t-il, d’ailleurs, quand on y réfléchit bien ? Je ne l’avais pas remarqué. Vous savez, quoi qu’on en dise, l’être humain est vraiment le jouet des circonstances. Le formatage auquel nous sommes soumis est tellement ravageur et efficace que non seulement nous n’accordons pas aux femmes la place qu’elles méritent, mais nous ne nous en rendons même pas compte. Je me pose à nouveau la question : y a-t-il, dans ce pays, des rues portant le nom d’une femme ?
Je vais d’ailleurs interroger les uns et les autres. Il doit y en avoir, mais on en trouvera probablement une pour dix mille. C’est dommage. Il existe, malgré tout, des écoles comme l’école Mariama Bâ, qui porte le nom d’une femme remarquable. Notre histoire compte aussi des figures respectées, telles que Ndaté Yalla ou les femmes de Nder. On s’en souvient, etc. Mais je pense qu’au quotidien, il y a un manque, et ce n’est pas normal.
Heureusement, nos romanciers, moi compris, font généralement une place aux femmes. Mieux encore, contrairement à beaucoup de pays africains, la littérature sénégalaise est très fortement féminine. Aujourd’hui, on peut se demander s’il n’y a pas plus de femmes que d’hommes parmi les auteurs sénégalais. Il y en a dans la nouvelle génération. Ma chère nièce Ndèye Fatou vient de publier un roman, La Valse des ombres, aux éditions L’Harmattan. Avant elle, il y a eu Mariama Ndoye (L’arbre s’est penché), Khadidjatou Sy, bien sûr, Mariama Bâ, la grande Ken Bugul, etc. Ça, c’est bien.
Dans beaucoup de pays africains, je parle de l’Afrique de l’Ouest, la littérature d’expression étrangère, d’expression française, elle est dominée par des hommes. Mais au Sénégal, il y a un très grand nombre de femmes, et je trouve que c’est très bien.