Boubacar Boris Diop 2/2 : « Écrire en wolof est une révolution linguistique, voire un acte politique et culturel fort qui rend hommage aux femmes, gardiennes de nos langues maternelles »
Par Abba BA
À l’occasion de la célébration des 80 ans de l’écrivain Boubacar Boris Diop, Mousso.sn rend hommage à un Trésor national. Dans ce deuxième et dernier volet du grand entretien, l’écrivain sénégalais parle des femmes, gardiennes des langues maternelles et de sa décision d’écrire à la fois en français et en wolof : un acte politique et culturel fort.
Depuis les années 2000, vous écrivez à la fois en français et dans votre langue maternelle, le wolof. Est-ce une façon de questionner les mécanismes sociaux pour redonner aux femmes, gardiennes des langues maternelles, la place qu’elles méritent dans notre société ?
Lorsqu’on écrit un roman dans sa langue maternelle, qu’il s’agisse du pulaar, du jola, du sérère ou d’une autre langue, on écrit dans une langue présente dans la société, dans celle que tout le monde parle, que l’on entend.
Un point important, c’est que lorsque je me déplace, littérairement parlant, et que je commence à écrire en wolof, les personnages féminins deviennent encore plus importants. J’entends des voix féminines : celles de mes grandes sœurs, de mes tantes, de mes cousines et de mes voisines du quartier de la Médina où j’ai grandi.
J’entends aussi la voix de la conteuse, mère Fatou Ndiaye. Elle me racontait des histoires. Elle écrivait des romans avec sa seule voix. Elle ne se disait évidemment ni écrivaine ni romancière, mais je peux assurer qu’elle avait beaucoup de talent, davantage que certaines personnes qui ont publié des livres.
L’une des découvertes que j’ai faites, c’est que les langues maternelles sont préservées par les femmes. Dans le système colonial, puis pendant longtemps dans le système néocolonial, les femmes sont moins allées à l’école française. Il y avait beaucoup de fonctionnaires : un homme était instituteur ou médecin, mais pouvait être marié à une femme qui n’était jamais allée à l’école. Ainsi, elles ont conservé une plus grande maîtrise du wolof.
Justement, qu’est-ce qui explique ce besoin de passer du français à votre langue maternelle ?
Ce n’est pas quelque chose que j’ai décidé spontanément. Je crois que c’est l’expérience qui a conduit à cela. Au départ, on écrit des livres parce qu’on en a lu. Naturellement, au début, je n’ai lu que des livres en français. Je dois ajouter que mon père, qui s’appelait Amadou Charles Diop et qui était natif de l’île de Gorée, travaillait dans l’administration coloniale. Il aimait beaucoup la langue française. Je dois même dire, mais je ne le répète pas à tout bout de champ, qu’il aimait beaucoup la France.
À la maison, à Thiès, nous avions une grande bibliothèque dans laquelle je passais le plus clair de mon temps à lire. Je n’étais pas très porté sur les interactions sociales. Je n’avais pas beaucoup de copains. J’étais assez réservé, et cela me convenait très bien de fréquenter les personnages des romans. Je lisais tout le temps, et c’étaient forcément des livres en français. Alors, quand on se met à écrire, on écrit naturellement dans cette langue-là. Cela peut paraître évident.
En plus, à cet âge-là, nous étions tous victimes de la propagande coloniale. Quand on a 14 ou 15 ans, qu’on a lu Victor Hugo, Balzac, Zola et tous ces grands auteurs, on se dit : « Cela ne peut pas se faire en wolof. »
« Mon passage du français au wolof est une prise de conscience politique »
Mais, très progressivement, les choses ont changé, notamment grâce à l’influence de Pathé Diagne, qui a été mon professeur de wolof et de sociologie à l’université, et à celles d’Ousmane Sembène et Pape Samba Diop qui avaient créé la revue Kàddu. Tous les trois sont aujourd’hui décédés. Paix à leurs âmes. Et puis, il y a surtout Cheikh Anta Diop.
Petit à petit, on comprend l’importance de la langue. On réalise qu’il est possible d’écrire dans n’importe quelle langue humaine : le pulaar, le diola, le wolof, le lingala, le bamanankan, le kikuyu… Je rends ici un petit hommage à Ngũgĩ wa Thiong’o.
On se rend compte non seulement que c’est possible, mais surtout que c’est nécessaire. C’est ainsi que je suis passé du français au wolof. C’est une prise de conscience politique. Cela ne veut pas dire, et je tiens toujours à le préciser, que j’ai rangé ou brisé ma plume en ce qui concerne le français. Non. Si j’ai envie d’écrire en français, je le ferai ; il n’y a aucun problème. Dire qu’on doit respecter sa propre langue maternelle ne signifie aucunement qu’il faut mépriser les autres langues.
Est-ce un défi culturel ou une réappropriation de votre langue maternelle dans l’espace éditorial ?
Vous savez, la vie nous donne des leçons. Certains savent en tenir compte, tandis que d’autres détournent le regard. J’estime pouvoir dire, en toute humilité, qu’après avoir publié cinq romans en français, qui m’ont valu une certaine notoriété, rien de grandiose, mais j’étais tout de même un peu connu, j’aurais pu considérer que cela me suffisait. J’avais des prix littéraires et tout cela.
Pourquoi serais-je allé m’ennuyer à écrire en wolof ? Pourtant, j’ai eu, je crois, l’honnêteté de reconnaître que, malgré les éloges et tout ce que l’on disait de ma création romanesque, j’avais le sentiment de ne pas avoir dit tout ce que je voulais. Il y avait un vide, et ce vide était simple : j’écrivais dans une langue que je n’avais pas l’habitude d’entendre autour de moi. Il existe une correspondance très forte entre la langue de l’écrivain et celle de la vie quotidienne.
« Pour qui écrivons-nous ? »
Être écrivain, c’est naviguer dans cet espace qui relie et sépare à la fois le langage courant et le langage littéraire. Quand j’écris en français, c’est simple : je marche sur deux pieds, c’est-à-dire que j’écris dans une langue que je lis. J’ai parlé des romans de Balzac et de Zola, mais je ne les entends pas dans la société sénégalaise.
Qui parle français au Sénégal dans la vie quotidienne ? Très peu de gens, en tout cas parmi ceux qui m’intéressent. S’il y a eu révolution, c’est parce que j’ai compris que cet écart était anormal, qu’il fallait le combler. Cet acte est fondamental et politique, car il répond à la question : pour qui écrivons-nous ? Si l’on écrit uniquement pour ceux qui lisent le français, c’est très bien, mais on exclut la majorité de la population.
Aujourd’hui, lorsque des jeunes m’apportent des manuscrits en français, je les encourage, mais je me dis qu’ils commettent la même erreur que moi. Si c’était à recommencer, j’écrirais en wolof dès l’âge de 15 ans. Je n’aurais pas attendu l’an 2000 pour le faire. J’ai perdu une très grande partie de ma vie : une trentaine d’années, complètement perdues. C’est une révolution esthétique.
Dans le prolongement de votre engagement en faveur des langues nationales, vous avez créé la maison d’édition spécialisée dans la publication et la diffusion d’œuvres écrites en wolof, EJO, ainsi que le journal Lu Defu Waxu en ligne. Pouvez-vous revenir sur cet engagement éditorial ?
C’est dans la même logique. Au départ, je suis un gamin. J’ai lu des romans en français. J’ai envie de m’exprimer et je le fais en français parce que j’avais l’impression que je ne pouvais le faire que dans cette langue.
Puis, à un moment, je me rends compte qu’il est préférable de le faire dans ma langue maternelle, de revenir en arrière, de changer les priorités et d’inverser la dynamique. Écrire en wolof, puis traduire en français. À partir de là, traduire en italien, en anglais et dans toutes les langues, sera possible.
Voilà, et l’on continue. On constate que chacun agit, puis on souhaite que tout le monde fasse de même. C’est pourquoi Ndèye Codou Fall et moi avons créé la maison d’édition EJO, qu’elle dirige. C’est très important. Il y a aussi Arame Fall, que je considère comme la plus grande scientifique de notre pays dans le domaine des langues nationales, en particulier du wolof. Elle a créé une maison d’éditions, OSAD, bien avant la nôtre et nous a inspirés. Il y a aussi des groupes comme Fonk sunuy làmmiñ.
Tout récemment, une autre femme remarquable, Ajaratou Sall, professeure de linguistique à l’UCAD, a ouvert un centre que je vous invite d’ailleurs à visiter : Kër Kaddu. C’est très impressionnant. Le centre n’en est qu’à ses débuts, mais on sent qu’il va prendre de plus en plus d’importance. Des cours de wolof, de sérère, de diola, de pulaar, y seront enseignés. Ils ont même inventé un jeu de Scrabble en wolof et en pulaar. Ces initiatives qui se développent sont très intéressantes et nous nous encourageons mutuellement.
Lorsque j’écrivais Doomi Golo, je voulais faire sortir quelque chose qui était en moi, sans savoir que cela conduirait à la création d’une maison d’édition, puis d’un journal en ligne, Ndeffu Waxu, qui va bientôt fêter ses dix ans et qui est consultable gratuitement. J’ai aussi enseigné le wolof pendant quatre ans à l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis.
D’ailleurs, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar vous rend hommage à l’occasion de vos 80 ans avec la tenue d’un colloque international en votre honneur. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
J’en suis très heureux. C’est une belle initiative. Mais les écrivains, en général, ne sont pas très spectaculaires et n’aiment pas être au centre des choses. Je crois que nous sommes plutôt sournois. Nous écrivons comme des espions : nous observons les gens sans qu’ils s’en rendent compte. Et puis ensuite on va raconter. Mais quand, évidemment, maintenant, au lieu d’être dans un coin en train d’observer, on est au centre de la scène, c’est un peu intimidant, mais en même temps, à un certain âge, c’est bien de saisir toutes ces opportunités de transmission, de parler aux plus jeunes dans un contexte solennel. Ce sera l’occasion de retrouver de vieux amis également.
Quand les gens vous disent : « Oh, venez », nous allons vous dire à quel point nous vous aimons ; évidemment, on ne peut que s’en réjouir et les remercier de tant d’affection et de générosité.