Mamadou Wone Mao, sociologue : « Les violence conjugales, une normalité patriarcale au Sénégal »
Par Abba BA
Les violences conjugales ne relèvent ni de la fatalité ni de simples conflits de couple. Pour le sociologue Mamadou Wone dit MAO, elles s’enracinent dans des normes patriarcales, qui régissent la société sénégalaise. Dans cet entretien accordé à Mousso.sn, il analyse les facteurs qui alimentent ces violences, leurs conséquences et plaide pour une réponse fondée sur la prévention, l’éducation et une transformation durable des mentalités.
Les médias font souvent écho des violences au sein du couple. Comment expliquez-vous la persistance des violences conjugales au Sénégal ?
Les violences conjugales existent depuis longtemps, aussi bien dans la société traditionnelle que dans la société contemporaine. Cependant, nous ne pouvons pas affirmer scientifiquement qu’elles sont aujourd’hui plus nombreuses qu’auparavant. En revanche, elles sont beaucoup plus visibles. Les médias et les réseaux sociaux jouent désormais un rôle important dans leur médiatisation et permettent aux victimes ainsi qu’aux organisations de défense des droits des femmes de donner l’alerte. Cette visibilité accrue peut donner l’impression d’une augmentation, sans que nous disposions d’études permettant de le démontrer.
À ce jour, il n’existe malheureusement pas de données suffisamment solides pour mesurer avec précision l’évolution des violences conjugales au Sénégal. Le pays ne dispose pas d’un observatoire consacré aux violences faites aux femmes, ni d’un système permettant de produire des indicateurs réguliers sur ce phénomène. Donc, ces violences restent peu documentées.
Les normes sociales et les représentations de la masculinité sont souvent associées à la domination, à la force, au pouvoir, au contrôle de soi, voire à la violence pour être un “vrai homme”. De telles injonctions ne favorisent-elles pas les violences conjugales ?
Les normes sociales occupent une place centrale dans la reproduction des violences conjugales. Dans une société fortement marquée par le patriarcat, l’homme est souvent perçu comme le détenteur de l’autorité au sein du ménage, tandis que la femme est assignée à un rôle de service et de soumission.
Cette vision est entretenue par des représentations sociales anciennes et parfois renforcée par certaines interprétations religieuses ou culturelles. Même lorsque les femmes accèdent à une autonomie économique ou à un niveau élevé d’instruction, elles restent souvent confrontées à des attentes sociales qui leur imposent de satisfaire en priorité les besoins de leur conjoint et de leur famille.
Lorsque ces attentes ne sont pas remplies, elles peuvent devenir des sources de tensions. Dans certains cas, la violence est utilisée pour réaffirmer une autorité masculine que certains considèrent légitime. La violence devient alors un instrument de domination destiné à maintenir un rapport de pouvoir inégalitaire au sein du couple.
On évoque souvent la dépendance financière comme un révélateur des inégalités au sein du couple qui détermine les rapports de force entre conjoints. Certaines épouses sont piégées dans des relations conjugales violentes, sans issue. D’autres ont les moyens de ne plus subir, mais restent dans le ménage. Comment peut-on expliquer une telle situation ?
Dans une certaine mesure, la dépendance économique constitue un facteur qui peut contribuer au maintien des femmes dans des relations marquées par la violence. Lorsqu’une femme ne dispose pas de ressources propres, il lui est souvent plus difficile de quitter un conjoint violent ou de reconstruire sa vie de manière autonome.
À l’inverse, l’autonomie financière lui offre davantage de marge de manœuvre et renforce sa capacité à négocier des rapports plus équilibrés au sein du couple. En participant aux charges du ménage, elle acquiert une reconnaissance économique qui peut contribuer à réduire certaines formes de domination.
Toutefois, il serait réducteur de penser que l’indépendance économique suffit à éliminer les violences conjugales qui s’inscrivent dans un système de normes sociales profondément patriarcales. Même lorsque la femme exerce une activité professionnelle et participe aux dépenses, elle continue souvent d’assumer seule les tâches domestiques et les obligations familiales. Une répartition inégalitaire des rôles qui peut alimenter les violences psychologiques, verbales ou physiques. Donc, l’autonomie économique est certes une condition importante de leur émancipation, mais elle ne les protège pas forcément des violences conjugales.
Dans notre contexte, le poids socioculturel et religieux pèse plus lourdement sur les épaules des épouses souvent soumises à une forme d’abnégation comme le “mougn” ou au silence du “sutura “. La socialisation différenciée des femmes ne pose-t-elle pas les jalons de la banalisation des violences conjugales et de leur dénonciation à minima?
Nous vivons dans une société où les rapports de domination, qu’ils soient économiques, sociaux ou symboliques, sont parfois considérés comme normaux. Certaines formes de violence demeurent banalisées et peu dénoncées parce qu’elles sont profondément ancrées dans les représentations sociales. Une situation entretenue par des croyances, des traditions et, dans certains cas, par des interprétations religieuses qui légitiment l’autorité absolue du mari sur son épouse. Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas de remettre en cause une religion en particulier, mais de souligner que certaines lectures ou interprétations peuvent être mobilisées pour justifier des comportements violents.
De plus, de nombreuses femmes ont grandi avec l’idée que l’autorité du mari est naturelle et que certaines formes de violence relèvent de la vie conjugale. Cette perception est renforcée par les normes sociales et parfois par certaines interprétations culturelles ou religieuses qui valorisent l’obéissance de l’épouse. Dès lors, des violences psychologiques, verbales ou même physiques peuvent être tolérées tant qu’elles ne provoquent pas de blessures graves ou ne conduisent pas à des conséquences dramatiques.
Par ailleurs, les violences conjugales ne s’expliquent pas uniquement par des facteurs économiques ou culturels. D’autres dimensions, notamment affectives et sexuelles, peuvent également entrer en jeu. Les frustrations, les conflits liés à la jalousie, aux infidélités ou à l’insatisfaction au sein du couple peuvent alimenter des situations de violence. Ces aspects restent encore insuffisamment étudiés au Sénégal et mériteraient d’être davantage pris en compte dans les recherches sur les dynamiques conjugales.