Cancer : vivre avec un sein, le difficile combat de Khadija
Par Adji Fatou
Considéré comme le cancer le plus fréquent chez les femmes, le cancer du sein est une tumeur maligne qui fait des ravages au Sénégal. En septembre 2026 la présidente de la Ligue sénégalaise contre le cancer (LISCA), Dr Fatma Guenoune, a annoncé qu’environ 2 220 nouveaux cas par an et plus de 1 300 décès sont recensés au Sénégal. Entre un traitement long et coûteux et le défi de l’acceptation de son nouveau corps, par soi-même et son entourage proche, vivre avec un ou sans sein n’est pas chose aisée pour les malades qui ont subi une ablation mammaire.
À 29 ans, Khadija Ndiaye est une jeune femme qui croque la vie à pleines dents. Bien gâtée par la nature, la jeune dame à la noirceur d’ébène s’active dans le petit commerce, en banlieue de Dakar. Une activité qui demande beaucoup de souplesse et à laquelle s’adapte parfaitement la commerçante. Pourtant, la vie n’a pas toujours été tendre avec elle.
A 24 ans, elle découvre qu’elle a le cancer du sein. Pire, le diagnostic est tardif. Pas moyen de récupérer l’organe. Voilà que son sein gauche est amputé. Une étape difficile qui encore aujourd’hui l’empêche de mener une vie normale. La voix meurtrie Khadija confesse : « Ça fait mal au cœur parce que je suis encore jeune. Je n’ai ni mari ni enfant et voilà que je dois vivre avec un seul sein pour le reste de ma vie. Quand je suis devant le miroir, j’ai le cœur serré. Même pour m’habiller je suis obligée de mettre des habits en dessous comme un enfant. C’est dur. »
Ce n’est pas tout. Mademoiselle, l’aînée d’une fratrie de quatre enfants, a dû rompre ses fiançailles avec son amour, à seulement quelques semaines de ce qui devait être le plus beau jour de sa vie, son mariage. En effet, son ex-chéri s’est refusé à l’épouser lorsqu’elle lui a avoué avoir été amputée d’un sein, suite à la découverte du cancer. Aujourd’hui encore, Khadija vit avec ce sentiment de solitude, de rejet, mais reste tout de même confiante de rencontrer un jour, celui qui l’acceptera comme elle est.
L’ablation, une douleur continue
La mastectomie ou l’ablation mammaire est une chirurgie consistant à enlever tout le sein. C’est une étape qui survient après plusieurs séances de chimiothérapie, des séances allant de 5 à 10 en fonction de l’état d’avancement de la tumeur. Rien que pour la chimiothérapie, il fallait débourser plus de 110.00 Fcfa par séance. Certes, depuis le 1er octobre 2019, la prise en charge de la chimiothérapie pour les cancers du sein et du col de l’utérus est gratuite. Mais cette gratuité de la chimiothérapie ne signifie pas que l’ensemble du parcours de soins est gratuit. Les examens, les interventions chirurgicales, la radiothérapie et les autres dépenses liées à la maladie sont à la charge des patientes.
Avoir le cancer du sein puis être opérée n’est donc jamais facile pour les malades. D’abord pour des raisons esthétiques et culturelles. Chez la femme, le sein est à la fois symbole de féminité, atout de séduction, et surtout un attribut maternel. L’esthétique chez la femme c’est d’abord le sein. Il a toujours constitué un canon de beauté, précise la sociologue Fatou Ndiaye, Enseignante-chercheure à l’UCAD.
Pour Dre Sokhna Seck, psychiatre d’adulte et thérapeute familiale au Centre national hospitalier universitaire (Cnhu) de Fann, ces femmes amputées du sein doivent être systématiquement suivies par des spécialistes de la santé mentale. « Pour une femme, le sein participe à sa féminité, à sa sexualité, mais aussi un élément qui participe à l’allaitement de ses enfants. Quand une femme se sent amputée de cet organe assez précieux, ça peut avoir un fort impact psychologique. Parce qu’on est amputé d’une partie de soi qui est très importante » explique-t-elle.
Pire, l’amputation ne garantit pas l’élimination des cellules cancéreuses ; d’où la fréquence des récidives. Ainsi les femmes opérées sont suivies sur une à deux années par des oncologues afin de s’assurer que la tumeur ne revienne.
Le dépistage précoce, seul gage de survie
L’autre équation persistante est le fort taux de décès. Selon les estimations du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) relayées par l’AIEA en 2020, le Sénégal pourrait enregistrer plus de 16 000 nouveaux cas et plus de 11 000 décès liés à cette maladie en 2030. Face à cette situation, le Plan stratégique national de lutte contre le cancer 2025-2029 fixe un objectif de réduction de 25 % de la mortalité liée à la maladie d’ici à 2029.
Le diagnostic tardif demeure un obstacle majeur à la prise en charge du cancer du sein au Sénégal. Dans une interview publiée le 6 octobre 2026, le Dr Doudou Diouf, oncologue médical à l’Institut Joliot-Curie de l’hôpital Aristide Le Dantec, estime qu’environ la moitié des patientes arrivaient, pendant une longue période, à un stade métastatique dès leur première consultation. Ces formes avancées compliquent la prise en charge et assombrissent le pronostic.
Le spécialiste appelle ainsi à renforcer la sensibilisation, à faciliter l’accès au diagnostic et à réduire les délais avant la consultation médicale. Car, plus le cancer du sein est détecté tôt, meilleures sont généralement les chances de succès du traitement.