Felwine Sarr 4/4: « Les femmes africaines, des « forgeronnes du présent » »
Par Joseph KAMA
Dans ce quatrième et dernier volet de son entretien avec Mousso.sn, Professeur Felwine Sarr déconstruit la notion de « retard » appliquée aux sociétés africaines et interroge le pouvoir de ceux qui fixent l’heure, le calendrier et les critères du développement. Car, il n’existe pas un temps unique : le temps de la production n’a pas vocation à effacer celui de la relation, de la transmission, de la culture ou de la vie communautaire. Cette pluralité des temporalités ouvre également une réflexion sur l’émancipation des femmes africaines, qui loin d’être spectatrices des mutations sociales, sont des « forgeronnes du présent ». Celles qui par leur travail quotidien, leur persévérance et leur capacité à agir sur le réel, contribuent à faire advenir le monde dans lequel elles souhaitent vivre.
Dans votre ouvrage La Fabrique du présent. Pour des utopies en actes (P. Rey/Jimsaan, 2026), vous présentez l’émancipation comme une œuvre de patience, d’alchimie et d’obstination. En quoi la femme africaine contemporaine peut-elle être cette forgeronne qui apprend du réel pour mieux le transformer ?
C’est précisément l’invitation que je formule. L’histoire connaît parfois des ruptures brutales. Mais les grandes transformations sont presque toujours préparées par un travail patient, discret et obstiné, mené au sein de la société. Lorsque ce travail atteint sa maturité, il peut produire un basculement : un événement, une étincelle qui rend soudain visible une transformation engagée depuis longtemps.
Les forges du présent reposent sur cette conviction. Par une action consciente, persévérante et inscrite dans la durée, nous pouvons contribuer à faire advenir le monde que nous souhaitons habiter. C’est un travail humble. Il exige de la patience, de la persévérance et une fidélité au temps long. Chacun peut choisir son propre champ d’action. J’utilise souvent une métaphore paysanne : une personne cultive un hectare de mil ou d’arachide et s’y consacre avec exigence. Par la qualité de son travail, elle nourrit sa communauté.
Il en va de même pour la transformation sociale. Le présent est organique. Il résulte d’une multitude d’actions conduites simultanément dans des domaines différents. Chacun peut identifier son espace d’intervention, y investir pleinement son énergie et contribuer ainsi à une œuvre collective plus vaste.
Les sociétés africaines entretiennent un rapport au temps souvent différent de celui de l’Occident. On dit volontiers que « les Africains n’ont pas la montre, mais ils ont le temps ». Comment articulez-vous cette temporalité avec notre imaginaire, notamment à travers des figures comme celle de la Djongoma, qui prend le temps d’habiter le monde ?
Les sociétés entretiennent des rapports au temps qui varient selon leur organisation économique, la place qu’elles accordent à la production, aux loisirs ou encore au renforcement des liens sociaux. Cette pluralité est naturelle. Pourtant, il a fallu un véritable travail de violence historique pour homogénéiser les temporalités.
Le temps a toujours été pluriel. L’économie néoclassique a progressivement imposé le temps de la production comme temps dominant, voire comme le seul temps légitime. Pourtant, les calendriers agraires, religieux ou communautaires répondaient autrefois à d’autres logiques. Même au sein d’un même territoire, plusieurs temporalités coexistaient.
Cette diversité est non seulement normale, mais souhaitable. Le temps unique est aussi un temps de la répression. Il marginalise, voire écrase, les autres manières d’habiter le monde. Il existe d’ailleurs un terme pour désigner cette confrontation : la chronoénose, c’est-à-dire le conflit entre différentes temporalités.
Dans les années 1970, l’UNESCO a réuni des penseurs issus de traditions très diverses (chamanes amérindiens, bouddhistes, musulmans et représentants d’autres cultures) afin de réfléchir à ces conflits de temporalités. Lorsqu’à Londres, au moment de la révolution industrielle, l’horloge de Big Ben devient la référence commune, c’est le temps industriel qui s’impose. Il faut alors arriver au travail à la même heure, terminer à la même heure et organiser toute la société selon cette cadence.
Lorsque certaines cultures résistent encore à cette uniformisation, je considère que c’est une bonne chose. Cela signifie que d’autres rapports au monde continuent d’exister.
Prendre le temps d’investir dans le lien social
Les sociétés africaines traditionnelles consacrent, par exemple, du temps à la relation. Dire « Bonjour, comment allez-vous ? Comment va votre famille ? Les enfants vont-ils bien ? », ce n’est pas perdre du temps. C’est investir dans le lien social, renforcer la solidarité et nourrir la cohésion collective.
Tous les temps n’ont pas vocation à être productifs au sens économique. Le temps peut être consacré à la relation autant qu’à la production. Nous ne devons donc éprouver aucun complexe à expérimenter une pluralité de temporalités.
Cela ne signifie évidemment pas renoncer à la rigueur. Le temps du travail doit rester un véritable temps de travail. Mais il est intéressant d’observer que, dans les sociétés africaines, le temps social et le temps professionnel demeurent souvent imbriqués. Plutôt que d’imposer une séparation rigide entre les deux, nous pourrions réfléchir à des formes d’organisation capables d’articuler ces différentes dimensions.
Le temps unique n’est pas une donnée naturelle. Il résulte d’un long processus d’homogénéisation. Il véhicule des valeurs, des catégories et une hiérarchie implicite de ce qui mérite notre temps. En cela, il traduit un véritable choix de société.
Une société peut parfaitement décider de consacrer une partie de son temps à la production économique et d’accorder ensuite une place essentielle à la culture, à la spiritualité, aux relations humaines ou à la vie communautaire. Cet équilibre est tout aussi légitime.
Lorsque l’on affirme qu’une société est « en retard », il faut toujours se demander : qui a fixé l’heure du rendez-vous ? Qui décide du calendrier du développement ? Qui possède la légitimité de déterminer le rythme auquel les autres sociétés devraient accomplir leur trajectoire historique ? La notion même de retard révèle un rapport de pouvoir. Elle traduit la capacité de certains acteurs à fixer le rythme de l’histoire et les critères à partir desquels les autres sociétés sont ensuite évaluées.