Ndogou à l’UCAD : Quand les étudiantes nourrissent le campus
Par Maimouna Varia Diame
Vingt jours après le début du Ramadan et du Carême, la vie au campus social de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar s’organise au rythme du jeûne. Entre les cours, les longues journées de privation et l’éloignement de leurs familles, les étudiantes redoublent d’ingéniosité pour se restaurer. À l’École Supérieure Polytechnique de Dakar, les couloirs des pavillons deviennent le théâtre d’une solidarité discrète mais essentielle : celle des camarades qui partagent le peu qu’elles ont.
En cette fin d’après-midi, un calme inhabituel enveloppe le premier étage d’un des pavillons du campus social. Les bras chargés de sachets en plastique, quatre étudiantes avancent péniblement dans le couloir. Elles reviennent du marché, visiblement épuisées par la chaleur et la fatigue du jeûne. Interrompues par des camarades, elles échangent quelques plaisanteries sur la pénibilité de la journée et les brusques variations de température.
Au même moment, la voix du muezzin s’élève au loin, annonçant la prière de takussan. L’une des filles éclate de rire avant d’expliquer :« On ne veut pas prendre trop de risques. On revient du marché, on a acheté du poisson et des légumes pour cuisiner un bon thiéboudiène dans la chambre. Le COUD a interdit les bonbonnes de gaz et les agents de sécurité font souvent la ronde. On n’a pas de gaz, mais on utilise nos petits réchauds… même s’ils ne sont pas très efficaces. »
Une heure plus tard, l’étage se réveille doucement. Les portes s’ouvrent, les étudiantes sortent de leurs chambres encore engourdies par la fatigue. Le campus reprend vie à mesure que l’heure du ndogou approche.
Dans leur chambre, il est un peu plus de 17 heures. Coumba et Rama sont penchées sur une petite marmite posée sur un réchaud. Elles préparent du nambe, une sauce aux haricots qui servira à garnir le pain du Ndogou. Pour améliorer leur quotidien, les deux étudiantes ont cotisé avec leurs camarades afin d’acheter un petit frigo-bar. Elles se rendent régulièrement au marché de Tilène ou au supermarché Auchan de la corniche pour acheter quelques provisions. Depuis le début du Ramadan, elles n’ont presque jamais mangé au restaurant universitaire. « Le goût et la qualité des repas ne nous conviennent pas vraiment », confie Rama en remuant la sauce.
À l’approche du ndogou, le campus s’anime
Vers 17 heures, les étudiantes quittent leurs chambres, tickets de 50 francs CFA à la main. Direction les restaurants universitaires. Pendant cette période de jeûne, les horaires ont été réaménagés. De 17 h à 19 h, les restaurants servent le nécessaire pour le ndogou : du pain, du lait, du sucre, des dattes, du café, du thé ou du chocolat en poudre, accompagnés de beurre ou de mayonnaise. Partout dans le campus, les étudiants ressortent avec leur pain sous le bras. Devant les cantines improvisées et les petites tables de fortune, des files se forment. Les pains sont garnis à la chaîne : petit-pois, nambe, thon, viande hachée ou mayonnaise.
À quelques mètres du restaurant universitaire, un groupe d’étudiants s’affairent autour d’une grande marmite de café Touba dont l’odeur épicée se répand dans l’air chaud. Assis sur une natte, d’autres entonnent des xassidas dont les voix s’élèvent doucement dans le crépuscule.
Plus loin, des jeunes de la mosquée de l’école s’activent à préparer des repas pour les étudiants les plus démunis. Tous connaissent la précarité qui frappe de nombreux camarades pendant cette période. Dans ce contexte, la solidarité devient une nécessité. À l’heure de la rupture du jeûne, l’atmosphère change brusquement. Les rires éclatent, les conversations reprennent, comme si la faim avait retenu les mots toute la journée.
Dans les chambres, les étudiantes recréent l’esprit de famille
Au fond du couloir, dans la chambre d’Aïcha, l’ambiance est complètement différente. Les étudiantes sont revenues du marché plus tôt et ont déjà rompu leur jeûne ensemble. La pièce est remplie de rires et de discussions animées. Certaines se préparent à aller accomplir la prière de nafila à la mosquée. D’autres restent pour surveiller la cuisson du repas. Au milieu de la chambre, un fourneau rempli de braises rouges crépite doucement. Faute de gaz, les étudiantes ont réussi à faire entrer discrètement un petit fourneau à charbon. Dans la marmite, le thiéboudiène mijote lentement. L’odeur du poisson et des épices envahit la pièce, mêlée à la fumée du charbon.
Les étudiantes connaissent les risques : la fumée, le monoxyde de carbone, les rondes des agents de sécurité. Mais pour elles, cuisiner reste souvent la seule solution. En effet, les plats vendus dans les gargotes du campus coûtent parfois près de 1 000 francs CFA, une somme difficile à dépenser régulièrement pour des étudiantes au budget limité. Alors elles s’organisent. Chacune cotise moins de 500 francs. Ensemble, elles achètent du riz, du poisson et quelques légumes. Et le soir, elles se retrouvent autour d’un grand bol fumant, comme à la maison.
Le Ndogou, bien plus qu’un repas
Dans ces chambres étroites du campus, loin des familles, les étudiantes recréent un semblant de foyer. Elles cuisinent, partagent et invitent parfois des camarades qui n’ont rien à manger.
À l’UCAD, pendant le Ramadan et le Carême, le ndogou ne se résume donc pas à un simple repas. Il devient un moment d’entraide, de solidarité et de fraternité qui permet à beaucoup d’étudiants de tenir, jour après jour, entre les cours, la fatigue et l’éloignement de leurs proches.