Violence conjugale : quand les femmes tuent … au Sénégal
Par Abba BA
Des hommes tués par leur compagne, des femmes emportées dans des conflits entre coépouses. Derrière ces homicides conjugaux se dessine une réalité rarement mise en lumière : la violence conjugale qui se conjugue au féminin.
Une dispute conjugale qui dégénère, un coup fatal, puis des familles plongées dans le deuil. Si la majorité des homicides conjugaux, comme les féminicides, sont le fait d’hommes, des femmes peuvent également commettre des crimes conjugaux envers leur époux et parfois coépouse. Au Sénégal, plusieurs affaires impliquant des femmes accusées ou condamnées pour violences mortelles contre leur époux ont marqué l’actualité. De Sam Ndiaye à Kolda, en passant par Dakar, ces morts d’homme mettent en lumière la violences conjugales commises par les femmes et montrent que les hommes sont aussi victimes.
À Sam Ndiaye, dans la commune de Fandène, la mort de Cheikhou Oumar Ndiaye, chauffeur et cultivateur d’une quarantaine d’années, a bouleversé le village. Dans la nuit du jeudi 8 octobre 2026, vers 2 heures du matin, il a été mortellement poignardé, suite à une dispute conjugale. Sa deuxième épouse, Asta Dia, âgée d’une trentaine d’années et enceinte, est mise en cause dans cette affaire.
Le dimanche 11 octobre 2026, un autre homicide conjugal s’est produit dans le quartier Saré Moussa, à Kolda. Diogho Bà, un boucher, a perdu la vie après une violente altercation avec sa compagne. Selon les informations reçues, une dispute liée au retour tardif de cette dernière a dégénéré sur fond de jalousie. L’affrontement verbal s’est ainsi transformé en bagarre. La femme aurait projeté son compagnon contre le mur de leur chambre avant de le frapper violemment à la tête. L’homme s’est effondré sans vie.
Du pilon aux flammes, ces affaires qui ont marqué l’actualité
Le 29 décembre 2021, à Ouest-Foire, à Dakar, F. Faty, alors âgée de 37 ans et mère de trois enfants, a reconnu avoir tué son mari, O. Guèye, à l’aide d’un pilon, au cours d’une violente dispute conjugale. Après le meurtre, elle avait dissimulé l’arme dans une poubelle et simulé un cambriolage pour tenter de détourner les soupçons.
En 2018, l’affaire Aïda Mbacké avait également bouleversé le Sénégal. Accusée d’avoir brûlé vif son mari aux Maristes, à Dakar, elle a été jugée par la Chambre criminelle de Dakar le 17 novembre 2021 et condamnée à dix ans de réclusion criminelle bénéficiant d’une réduction de peine. Elle a été libérée le 12 octobre 2026 pour bonne conduite.
Ces affaires, aux circonstances et aux suites judiciaires différentes, ont un point commun : elles mettent en cause des femmes dans des violences conjugales ayant entraîné la mort de leur partenaire.
D’autres affaires de violences mortelles commises par des femmes ont également défrayé la chronique récemment. Dans la nuit du 1er octobre 2026, une dispute entre deux coépouses, rue Félix-Éboué, à Dakar, a entraîné la mort de Ndèye Fatou Ndour, âgée de 45 ans, prise d’un malaise à la suite de l’altercation.
Des tabous aux relents dramatiques
Les violences conjugales sont souvent abordées sous l’angle des violences faites aux femmes, une réalité majeure au Sénégal comme ailleurs. Mais les hommes peuvent eux aussi être des victimes de violences physique, psychologique, financière, sexuelle, voire mortelle. Leurs dénonciations sont rares, voire taboues.
Pour Abbé Alphonse Biram NDour, Curé de Gorée et délégué épiscopal au dialogue interreligieux et œucuménique, « dans le contexte sénégalais, rares seront les hommes qui oseront franchir le Rubicon pour dénoncer les violences conjugales subies. Il y a des facteurs d’ordre psychologique, culturel et social et religieux. »
Poursuivant sa réflexion, le curé de Gorée, apporte un éclairage socioreligieux, « d’abord les stéréotypes de la masculinité selon lesquels un homme doit être fort et ne peut pas être victime, la peur du ridicule ou de ne pas être cru » constituent des freins à la dénonciation. En plus de « la crainte d’être jugé incapable de protéger sa famille, d’être privés de ses enfants, d’être pointés du doigt, du manque de structures d’écoute spécifiquement dédiées aux hommes victimes leur permettant de se confier dans l’anonymat et en sécurité et l’emprise psychologique exercée par le conjoint violent qui touche les hommes comme les femmes », renchérit le délégué épiscopal au dialogue interreligieux et œucuménique.
« La violence n’est jamais une expression de l’amour, car incompatible avec le sacrement du mariage qui repose sur le respect, la fidélité et le don réciproque », insiste Abbé Alphonse Biram NDour, tout en précisant que « l’Église ne fait aucune distinction entre les victimes selon leur sexe. Toute personne victime de violence mérite d’être protégée, écoutée et accompagnée. Si les statistiques montrent que les femmes sont majoritairement victimes des violences conjugales, les hommes victimes ne doivent ni être invisibilisés ni laissés dans le silence.»
Une conviction partagée par Me Alioune Camara, Greffier au Tribunal de Grande Instance de Dakar. Selon lui, « des hommes victimes de violences demeurent parfois moins visibles en raison de facteurs culturels qui les conduisent à dénoncer plus rarement ces comportements. En effet, ils hésitent souvent à signaler les violences surtout physiques en raison de préjugés qui assimilent encore trop fréquemment le dépôt de plainte à une forme de faiblesse. »
Pourtant, « le Code pénal sénégalais protège toute personne victime d’une infraction indépendamment de son sexe », souligne l’expert en Droit. « Sur le plan juridique, il n’existe pas un code unique consacré aux violences conjugales mais plusieurs textes permettent de les réprimer. Les violences conjugales ne constituent pas une infraction autonome définie par le Code pénal sénégalais (art.297 bis en corrélation avec art.294). Elles correspondent aux violences volontaires exercées dans le cadre de la relation conjugale auxquelles le législateur a attaché un régime répressif spécifique afin d’assurer une meilleure protection des victimes », explique-t-il.
Pour Maître Camara, la lutte contre la violence conjugale passe autant par le renforcement des mécanismes de protection que par la transformation profonde des mentalités.
Si la violence conjugale, sous toutes ses formes, touche majoritairement les femmes, des hommes sont aussi concernés par ce fléau. Mais, les représentations sociales qui associent la masculinité à la force, à la violence et à la capacité de se défendre contribuent à rendre leur vulnérabilité moins visible d’où l’importance de briser le cercle du silence.