La Kahina ou Dihya, guerrière et monarque tamazight qui a combattu les Omeyyades

Figure emblématique de la résistance tamazight à la conquête arabe du Maghreb au VIIe siècle, la Kahina demeure pourtant une souveraine entourée de mystères… Entre récits médiévaux et traditions orales, l’histoire de Dihya s’est progressivement confondue avec sa légende.

Illustration souvent considérée comme celle de la reine Kahina © Émile Vernet-Lecomte, Public domain, via Wikimedia Commons
Par Kahina Boudjidj, Journaliste, coordinatrice web, cheffe de rubrique
Publié le 26 août 2026 à 11h33. Mis à jour le 26 août 2026 à 13h53.
Au cœur de l’histoire du Maghreb, rares sont les figures qui ont suscité autant de récits contradictoires que la Kahina. Reine, guerrière, devineresse, chrétienne, juive ou païenne selon les auteurs, celle que l’on appelle également Dihya aurait dirigé, à la fin du VIIe siècle, l’une des dernières grandes résistances berbères/ imazighen face à l’avancée des armées omeyyades en Afrique du Nord. Son existence historique ne fait guère de doute mais derrière cette certitude commence un territoire beaucoup plus incertain, où se mêlent chroniques médiévales, traditions orales, ré-interprétations coloniales et constructions politiques modernes.
“La Kahina reste le personnage le plus emblématique de la résistance berbère à la conquête arabe du Maghreb, au VIIe siècle. Paradoxalement, l’ignorance où nous sommes de sa véritable vie, faute de sources fiables, lui a conféré une aura qui lui a permis de continuer à incarner, jusqu’à nos jours, la longue et difficile histoire du Maghreb pour les différentes communautés qui ont vécu sur ce territoire et dont elle reflète la mémoire”, résume Danielle Pister dans La Kahina, la reine palimpseste.
Une reine connue grâce à des récits écrits… plusieurs siècles après sa mort
Toute la difficulté tient à la nature des sources. Les principaux textes permettant de reconstituer l’existence de la Kahina ont été rédigés bien après les événements. Ibn Khaldoun, au XIVe siècle, demeure la référence essentielle concernant la souveraine et l’histoire des Berbères. Les récits d’Ibn Idhârî, autre auteur du XIVe siècle, ont également nourri l’historiographie moderne. Entre la femme ayant réellement vécu au VIIe siècle et celle décrite plusieurs centaines d’années plus tard s’est donc installé un immense espace dans lequel la tradition orale et les légendes n’ont pas hésité à prospérer.
Dès le IXe siècle, les “faits” qui lui sont attribués sont réinventés. Au Xe siècle, son mythe est déjà suffisamment puissant pour donner lieu à de multiples récupérations. Gabriel Camps lui-même, dans son livre L’Afrique du Nord au féminin, souligne les limites auxquelles se heurte l’historien : “On ne peut écrire l’histoire de la guerre menée par la Kahina mais il est possible d’en connaître les grandes lignes, celles sur lesquelles convergent des traditions différentes”. Quelques éléments semblent néanmoins résister au brouillard légendaire.
“L’historicité de la Kahina, malgré l’épais nuage de légendes qui entoure sa personne, ne peut être mise en doute, de même que son appartenance à la tribu zénète des Jerawa et son combat très rude contre les envahisseurs, mais en dehors de ces trois points fondamentaux bien des questions demeurent, en particulier celle du véritable nom de la Kahina sur lequel l’unanimité des spécialistes n’est pas encore acquise. Kahina, on le sait, n’est qu’un sobriquet arabe signifiant la devineresse, sans que s’y ajoute la moindre notion péjorative. Cette femme peu commune fut reconnue par ses adversaires comme une personnalité de premier plan, dotée de dons de voyance”, écrit Gabriel Camps.
Une Afrique du Nord bouleversée par l’avancée des Omeyyades
Pour comprendre son ascension, il faut revenir à un Maghreb profondément fragmenté. Au VIIe siècle, l’expansion de l’islam partie de la péninsule Arabique bouleverse progressivement une immense partie du monde méditerranéen et oriental. Sa diffusion passe par les marchands, les pèlerins et les missionnaires, mais également par les conquêtes militaires. Dans le contexte des guerres arabo-byzantines, le calife omeyyade Muʿawiya Ier entreprend la conquête de l’Afrique du Nord, poursuivie sous son fils Yazid Ier. Le général Oqba Ibn Nafi joue un rôle déterminant dans cette progression.
Gouverneur de l’Ifriqiya – qui correspond aujourd’hui à la Tunisie, le nord-est de l’Algérie et le nord-ouest de la Libye – de 666 à 675, puis à partir de 681, il établit vers 670 le poste militaire de Kairouan, destiné à devenir un point d’appui majeur. Les conquérants se heurtent cependant à deux forces : l’Empire byzantin, encore solidement implanté notamment à Carthage et Ceuta, et les populations berbères. Avant la Kahina, un autre chef incarne cette résistance et il s’appelle Koceïla. Entre 680 et 688, il fédère une partie du Maghreb central et affronte les armées arabes. En 683, Oqba Ibn Nafi tombe dans une embuscade à Tahouda et est tué.
Ibn Khaldoun attribuera même à la Kahina un rôle dans la décision ayant conduit à son exécution. Après cette victoire, Koceïla prend Kairouan et étend son autorité sur une vaste partie du territoire. Son règne est cependant bref puisqu’il meurt en 688, près de Timgad, lors de la bataille de Mammès contre les troupes commandées par Zoheïr ibn Qais. La Kahina apparaît alors comme la nouvelle grande figure de la résistance. D’après l’historien al-Waqidi, elle se serait, entre autres, soulevée contre les Omeyyades “par suite de l’indignation qu’elle ressentit de la mort de Koceila”.
De l’Aurès à une grande partie de l’Afrique du Nord
Tout semble rattacher la souveraine au massif de l’Aurès, où se déroulent plusieurs des grands affrontements associés à son histoire. La région possédait déjà une importante tradition d’autonomie puisque dès 484, elle s’était soulevée contre le royaume vandale et une puissante principauté maure s’y était ensuite développée, notamment sous Iaudas au VIe siècle. La Kahina aurait réussi à imposer son autorité bien au-delà de son territoire d’origine. Selon Gabriel Camps, elle “succéda en tout à Koceila. Elle constituait la seule autorité de fait dans toute l’Afrique du Nord (…) la tradition veut que la domination de la Kahina, après la défaite de Hassan, ait duré cinq ans”.
Elle doit alors affronter Hassan ibn al-Nu’man. En effet, sous le règne du calife Abd al-Malik, entre 685 et 705, les Omeyyades cherchent à consolider définitivement leur domination sur l’Afrique du Nord. En 698, Hassan reprend Carthage. La disparition de ce bastion majeur de l’autorité byzantine bouleverse l’équilibre régional et laisse la souveraine berbère beaucoup plus isolée… Pourtant, ses forces infligent aux armées arabes une lourde défaite. Gabriel Camps rapporte que “La Kahina qui dominait tout le sud de la Numidie, semblait avoir opté pour une guerre de mouvement, de coups de main, convenant à la mobilité des contingents zénètes”.
Puis de préciser : “La rencontre eut lieu devant l’oued Nini, un affluent de la Meskiana. Une fois encore, les Arabes furent sévèrement étrillés. L’armée de Hassan perdit beaucoup de vaillants soldats et les troupes de la Kahina firent de nombreux prisonniers. La tradition veut qu’ils aient été bien traités et rendus assez vite à la liberté par la Kahina”. D’autres récits évoquent quatre-vingts prisonniers et racontent que la souveraine aurait adopté l’un d’eux, Khalid ibn Yazîd, un acte considéré comme symbolique, mais qui aura de lourdes conséquences puisque ce dernier “est resté secrètement fidèle à Hassan ibn al-Nu’man et se prépare à la trahir”…
La controversée politique de la terre brûlée
Lorsque Hassan prépare son retour, la Kahina aurait choisi une stratégie, disons-le, radicale. Ayant appris ses intentions, elle marche notamment sur Baghaï, où une statue a depuis été érigée, et détruit la cité, estimant qu’elle pourrait servir de base à l’armée ennemie. Cette politique de destruction constitue l’un des épisodes les plus célèbres, mais aussi les plus discutés, de son histoire. “Plus mal acceptée encore fut la politique de la terre brûlée qu’adopta la Kahina lorsqu’elle apprit que Hassan, ayant refait ses forces et reçu des renforts, obéissait à l’ordre du calife de reprendre les hostilités”, explique Gabriel Camps. La reine se serait alors finalement retrouvée face à ce que Gabriel Camps présente comme “la plus grande armée arabe jamais envoyée en Afrique”.
Une dernière bataille entrée dans la légende
La fin de la souveraine est aussi spectaculaire qu’incertaine. “L’ultime combat semble bien avoir eu lieu sur le versant méridional des monts du Hoda, près d’une ville nommée Tarfa, au pied du Djebel Nechar (…) Comme elle l’avait prédit à la suite d’une vision, la Kahina eut la tête tranchée et emportée à Kairouan; son corps fut jeté dans le puits qui porte depuis son nom… mais il existe, dans la toponymie africaine, des dizaines de Bir el Kahina, tant sa légende est demeurée vivante dans le pays qu’elle tenta, sans illusions, de soustraire à la domination arabe. La mort de Kahina vers 700, marque la fin de la résistance organisée des grandes confédérations berbères”, écrit Gabriel Camps.
La guerrière se transforme alors définitivement en personnage légendaire. Et, paradoxalement, les incertitudes concernant sa vie vont largement contribuer à la postérité exceptionnelle de son histoire. Gabriel Camps résume ainsi cette image transmise au fil des siècles : “Voici la reine berbère, à la chevelure éployée comme les ailes de l’aigle, au regard visionnaire, vaticinant avant les combats, poursuivant jusqu’à l’extrême limite, c’est-à-dire la mort, une lutte inexpiable que, cependant, elle sait perdue. Plus qu’à ses qualités guerrières, c’est à ses dons de voyance que fut sensible la tradition qui la désigna toujours par son surnom arabe : la Kahina, la devineresse”.
Et d’ajouter : “La littérature s’est emparée de cette figure que les Français appelèrent plus souvent Kahéna. (…) De combien d’épithètes ridicules a-t-on affublé cette guerrière ! On a parlé de Déborah et de Jeanne d’Arc berbère. Juive selon les uns, chrétienne selon d’autres, païenne conservatrice de traditions puniques selon certains orientalistes… que sais-je encore ?”.
Dihya, Dahya, Dahiya… même son vrai nom demeure incertain
Même son identité exacte reste débattue. Le terme Kahina peut être rapproché de l’arabe et de l’idée de devineresse, tandis que certains ont tenté de le rapprocher de Kohen, terme hébreu associé à la fonction sacerdotale. Son véritable prénom pose également problème. “Certains auteurs juifs, à la suite de H.Z. Hirschberg, ont cru retrouver son vrai nom sous la forme de Kahiya, dans un poème ancien de la communauté juive de Constantine, mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen critique”, commence Gabriel Camps.
Il développe ensuite : “En fait, la Kahina avait, bien entendu, un nom berbère ou à consonance berbère mais celui-ci a été transcrit par les auteurs arabes sous différentes formes : Dahya, Dahiya, Dihya, ou encore Damiya. Quant à son ascendance, elle est encore plus hésitante. D’après Ibn Khaldoun, Dihya était fille de Tabeta, fils de Niçan, fils de Barawa mais ailleurs le même Ibn Khaldoun la présente comme la petite fille de Tifan”. Son appartenance religieuse est tout aussi controversée. Une lecture d’Ibn Khaldoun a longtemps conduit à présenter les Jerawa, sa tribu, comme juifs.
Pourtant, le chroniqueur situe leur supposée conversion “au temps de la puissance des Banu Israël [et] en raison de la proximité de la Syrie”, ce qui pourrait renvoyer davantage aux récits mythiques concernant les origines des Berbères qu’à la religion réellement pratiquée par la Kahina. D’autres chercheurs, notamment Mohamed Talbi, ont défendu l’hypothèse chrétienne. Un récit d’Al Maliki rapporte notamment qu’elle aurait été accompagnée d’une statue en bois transportée sur un chameau. Présentée comme une “idole”, celle-ci pourrait aussi avoir représenté le Christ ou la Théotokos, la Vierge Marie, dans un environnement marqué par l’influence byzantine. Faute de preuve décisive, aucune identité religieuse ne peut cependant être attribuée avec certitude à la souveraine…
De Kateb Yacine à Gisèle Halimi, une femme sans cesse réinventée
La littérature moderne s’est largement emparée de cette matière. Dans Parce que c’est une femme, Kateb Yacine représente Dihya en incarnation de la résistance à l’oppression : “DIHYA (aux paysans) : Ils m’appellent Kahina, ils nous appellent berbères, Comme les Romains appelaient barbares nos ancêtres. Barbares, berbères, c’est le même mot, toujours le même. Comme tous les envahisseurs, ils appellent barbares les peuples qu’ils oppriment, tout en prétendant les civiliser. Ils nous appellent barbares, pendant qu’ils pillent notre pays. Les barbares sont les agresseurs. Il n’y a pas de Kahina, pas de berbères ici. C’est nous dans ce pays qui combattons la barbarie. Adieu, marchands d’esclaves !”.
Pour Gisèle Halimi, la fascination commence dès l’enfance. Dans La Kahina, elle écrit : “Cette femme qui chevauchait à la tête de ses armées, les cheveux couleur de miel lui coulant jusqu’aux reins. Vêtue d’une tunique rouge – enfant, je l’imaginais ainsi -, d’une grande beauté, disent les historiens. Veuve dans la force de l’âge, elle apprit à ses deux fils comment prendre le pouvoir sans jamais le céder. Devineresse, cette pasionara berbère tint en échec pendant cinq années, les troupes de l’Arabe Hassan”.
“La Kahina était-elle juive ? Personne ne le sut vraiment. Cette femme au pouvoir surnaturel me fascinait. Je rêvais écolière, devant les ruines d’El-Djem où, dit-on, elle fit creuser un souterrain sous l’immense Colisée, afin de soutenir un siège. Grande stratège, elle inventa au VIIe siècle, la tactique de la terre brûlée. Quelques siècles plus tard, les Russes mirent ainsi Napoléon en déroute. Elle règne comme un chef militaire, sur une grande partie de l’Afrique du Nord, de l’Aurès à Bizerte, de Constantine à Tacapas”, ajoute-t-elle.
Plus de treize siècles après sa mort, une mémoire toujours disputée
Cette capacité à incarner des récits contradictoires explique probablement pourquoi la souveraine demeure aujourd’hui l’une des personnalités les plus reconnaissables de l’histoire ancienne du Maghreb. Son nom est donné à des enfants, des associations, des collectifs ou encore des commerces en Afrique du Nord et même à une marque de lait en sachet en Algérie. Mais cette mémoire continue aussi de provoquer des oppositions… Dans la nuit du 12 avril 2016, la statue de Dihya à Baghaï, dans la wilaya de Khenchela, à l’est de l’Algérie, est visée par un incendie criminel.
L’attaque, perpétrée par des personnes non identifiées, provoque l’indignation d’une partie de la société civile mais quelques jours plus tard, de jeunes Chaouis restaurent la statue. L’épisode illustre la puissance symbolique acquise par une femme dont on connaît finalement très peu la vie réelle. Plus de treize siècles après sa mort, Dihya demeure à la fois personnage historique et surface de projection politique, culturelle et identitaire. Et c’est peut-être là que réside l’étrange force de son héritage : chaque époque a cherché à retrouver la véritable Kahina, mais chacune a aussi fabriqué… la sienne !

Statue de la Kahina à Baghaï dans la wilaya de Khenchela, dans les Aurès, en Algérie © Ghezaltar, via Wikimedia Commons