Dépendance aux aides domestiques : un risque nécessaire
Par Abba Ba
La dépendance aux aides domestiques est un casse-tête pour beaucoup de femmes. Dans les quartiers huppés de Dakar comme dans la banlieue, se joue au quotidien une relation aussi indispensable que fragile : celle entre employeuses et aides domestiques. Une collaboration devant se reposer sur une confiance mutuelle. Mais entre retards, absences imprévues, tâches mal exécutées, abandon de poste et malentendus répétés, ce lien se fissure souvent, laissant place à la méfiance et à l’épuisement.
Assise dans la cour de son domicile contigu au marché Guélew à Niary Tally, Sophie Mbaye replonge dans plus de trente ans d’expérience. Elle a débuté comme aide domestique à l’adolescence. Aujourd’hui, à l’approche de la retraite, elle dirige une agence de placement qui fournit aides ménagères, cuisinières, chauffeurs, gardiens, nounous et employés de maison à Dakar, Thiès et Mbour. Depuis 2020, elle sert d’intermédiaire entre foyers et travailleuses.
Son constat est sans détour : « Le grand souci qu’on a avec les filles, c’est le manque de formation et de passion pour le métier. Beaucoup ne voient pas ce travail comme un engagement. On ne peut pas quitter un poste du jour au lendemain sans prévenir. Une famille compte sur vous. » Si elle reconnaît que certains abus existent du côté des employeuses, elle insiste sur une réalité : les ménages vivent sous pression. « Quand une employée ne vient pas sans prévenir, c’est toute l’organisation de la maison qui s’écroule. »
Quand l’absence d’une aide désorganise toute une vie
À plusieurs kilomètres de là, dans un appartement moderne de la capitale, Gaëlle Mingou, mère de famille et assistante de projet dans une organisation internationale, décrit un quotidien réglé à la minute près. Chaque matin, elle quitte Mbao à 6 heures pour rejoindre son bureau à Ngor. Embouteillages, réunions, délais professionnels : son emploi du temps ne tolère aucun imprévu.
Pourtant, il lui est arrivé de voir une aide-ménagère disparaître sans explication.
« C’est extrêmement stressant. Il faut préparer les enfants, les laver, les habiller, les déposer à l’école, puis aller au bureau. Quand l’aide domestique ne vient pas, tout repose sur soi. On est contraint soit d’arriver en retard au travail, soit de s’absenter. À la longue, l’employeur peut penser que c’est un manque de rigueur. » Comme beaucoup de femmes actives, elle vit dans une incertitude permanente, dépendante d’un soutien domestique dont la stabilité n’est jamais garantie.
Kiné (nom modifié), femme au foyer et mère de trois jeunes enfants, a également accepté de briser le silence sur « les mauvais tours de certaines de ces employées de maison, quand elle ou un de ses enfants tombe malade. Elles prennent congé au moment où on a le plus besoin de leur aide. »
Chantages, imprévus et angoisses
Mariétou (nom d’emprunt), enseignante-chercheuse, confirme cette tension constante.
« Il y a des femmes de ménage maltraitées, c’est vrai. Mais il y a aussi des employeuses qui subissent des chantages inimaginables, et que rien ne peut justifier, sinon la méchanceté. Par exemple, vous informez votre aide-ménagère que vous allez voyager. Vous vous organisez, vous planifiez tout. Elle attend la veille de votre départ pour vous annoncer qu’elle doit se rendre au village pour une urgence. On est ainsi prises au piège, sans solution de remplacement », se désole-t-elle. La jeune chercheuse rapporte également des faits troublants : « J’ai entendu une aide domestique dire qu’elle crachait dans les bouteilles d’eau qu’elle remplissait pour la famille. Imaginez les risques sanitaires. Parfois aussi, certaines peuvent mal se comporter avec les enfants, surtout les plus petits qui ne savent pas encore parler. »
Une dépendance que certaines tentent de réduire
Malgré toutes ces insatisfactions, le recours aux aides domestiques reste incontournable pour de nombreuses femmes. Entre gestion du foyer, travail, maternité et enfants, il est difficile de tout assumer seules.
Aïssatou, chargée de communication dans une ONG, se souvient d’un moment particulièrement éprouvant. En début de grossesse, affaiblie, elle voit son aide domestique partir sans préavis. « J’avais complètement craqué. Je n’avais plus la force physique ni mentale de tout faire. » Depuis, elle a changé d’approche : « Je m’organise pour ne plus dépendre totalement d’une seule personne. Je répartis les tâches et j’anticipe. Quand on confie sa maison et surtout ses enfants à quelqu’un, la confiance doit être totale. La moindre suspicion devient une source d’angoisse énorme », estime-t-elle.
Un métier sans cadre clair
Pour beaucoup d’employeuses, le problème dépasse les personnes. Il est structurel.
Absence de formation professionnelle, de contrat formel, peu de règles claires : la relation repose surtout sur des accords verbaux. « Le manque de professionnalisme vient du fait que ce métier n’est pas structuré. Beaucoup exercent par nécessité, pas par vocation. À cela s’ajoutent parfois un manque d’éducation et de savoir-vivre », estime Gaëlle.
A l’instar de Gaelle, la plupart des employeuses interrogées pointent certaines agences de placement, accusées de demander des commissions élevées sans garantir la qualité des profils. « On peut en essayer deux ou trois avant de trouver la bonne personne. Ce travail ne se limite pas au ménage : il y a le comportement, la discrétion, le langage, le respect des biens d’autrui », témoigne-t-on.
Sophie Mbaye assure que des efforts sont en cours. « Nous avons un groupe WhatsApp pour sensibiliser, conseiller et rappeler les règles. Ce travail est noble, mais il faut le valoriser. Les filles sérieuses peuvent avoir des salaires décents. Beaucoup de familles sont prêtes à payer pour la fiabilité. »