Le pouvoir, cet entre-soi masculin
Par Sidy DIOP
Certaines absences en disent plus long que les plus grands discours. Elles ne font pas de bruit. Elles ne provoquent ni crise ni fracas. Elles s’installent doucement dans les habitudes et finissent par ressembler à une résignation collective. C’est la cas de l’absence des femmes au sommet du pouvoir. La chercheure Fatoumata Bernadette Sonko résume la situation d’une phrase qui résonne comme un verdict. « Le genre de la politique a toujours été masculin et exclusif dans notre pays. » Difficile de lui donner tort. Le dernier gouvernement, avec seulement quatre femmes sur trente ministres, ressemble moins à un accident qu’à la confirmation d’une vieille tradition. Comme si le pouvoir continuait de se transmettre entre initiés, dans un cercle où les femmes sont conviées à applaudir davantage qu’à décider.
Le paradoxe est pourtant saisissant. Le Sénégal n’a jamais compté autant de femmes brillantes, diplômées, entrepreneures, chercheures, magistrates, médecins ou administratrices. Dans les écoles, les filles dominent souvent les classements. Elles accumulent les distinctions avec une régularité qui ne relève plus de l’exception mais de la règle. Les concours les consacrent. Les universités les révèlent. Les entreprises les recrutent. La compétence est là, visible, éclatante, incontestable.
Puis vient le moment où les portes du pouvoir s’entrouvrent. Et soudain, cette excellence semble s’évaporer. Comme si un plafond invisible descendait sur leurs ambitions. Comme si les critères de sélection changeaient dès lors qu’il s’agit de partager les leviers de commande. Ce n’est pas le talent qui manque. C’est la volonté de le reconnaître. Les défenseurs du statu quo invoquent parfois la tradition, parfois les équilibres politiques, parfois les compromis. Ce vocabulaire prudent cache une réalité beaucoup plus simple. Le pouvoir demeure un territoire jalousement gardé. Les réseaux se reproduisent entre eux. Les habitudes deviennent des règles non écrites. Et les règles non écrites sont souvent les plus difficiles à renverser.
Pourtant, il suffit d’observer la société sénégalaise pour comprendre l’incohérence de cette représentation du pouvoir. Qui tient debout des milliers de familles lorsque les revenus se raréfient ? Qui ouvre les marchés avant l’aube, nourrit les foyers, finance les études des enfants, organise les solidarités de quartier et maintient vivante cette économie du courage que les statistiques peinent à mesurer ? Très souvent, ce sont les femmes. Elles portent une part immense de la prospérité silencieuse du pays sans recevoir une part équivalente de son pouvoir. Voilà le véritable paradoxe sénégalais. Nous confions aux femmes la responsabilité de faire grandir la nation mais nous hésitons encore à leur confier celle de la gouverner.
Cette contradiction finit par coûter cher. Car une démocratie qui se prive durablement de la moitié de ses intelligences choisit volontairement de réduire son horizon. Aucun pays ne peut espérer affronter les défis du siècle en laissant sur le banc une partie de ses meilleurs talents. Le mérite n’a pas de sexe. L’intelligence ne connaît ni genre ni quota. La compétence ignore les préjugés que les sociétés s’obstinent parfois à entretenir.
Il ne s’agit d’ailleurs pas d’accorder une faveur aux femmes. Il s’agit de rendre justice à la République elle-même. Une démocratie n’est pleinement fidèle à sa promesse que lorsqu’elle permet à chaque citoyenne et à chaque citoyen d’accéder aux responsabilités selon ses qualités et non selon son appartenance à un sexe. Le pouvoir ne devrait jamais être un héritage masculin. Il devrait être le rendez-vous du mérite.
Il est temps de comprendre qu’un gouvernement où les femmes demeurent l’exception n’est pas seulement déséquilibré. Il est incomplet. Car un pays qui regarde ses filles exceller à l’école mais les voit disparaître des lieux de décision ressemble à un arbre qui couperait lui-même la moitié de ses branches avant de s’étonner de pousser moins haut. Le Sénégal possède dans ses femmes une réserve immense d’intelligence, de courage et d’imagination. Continuer à la maintenir à la périphérie du pouvoir n’est pas seulement une injustice. C’est un luxe que la nation ne peut plus se permettre.
Si. Di. (Chronique publiée dans Le Soleil)