Du primaire à l’université : quand les règles douloureuses freinent le parcours des filles
Par Agnès Fatou SÈNE
Entre douleurs intenses, manque d’infrastructures adaptées et tabous persistants, de nombreuses élèves et étudiantes peinent à concilier menstruations et études. À l’UCAD, leurs témoignages révèlent une réalité encore largement ignorée.
Sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), l’agitation habituelle des étudiants contraste avec le silence de certaines jeunes filles, assises à l’écart, le regard fatigué. Derrière cette apparente normalité, une réalité moins visible s’impose : celle des règles douloureuses, qui perturbent chaque mois le quotidien et le parcours académique de nombreuses étudiantes.
Dans les amphithéâtres comme dans les couloirs, le sujet reste encore difficile à aborder. Pourtant, il s’impose dans le vécu des principales concernées. Manque d’infrastructures adaptées, absence de dispositifs d’accompagnement, insuffisance d’informations : autant de facteurs qui transforment une réalité biologique en véritable obstacle à la réussite scolaire.
Rencontrée près du nouveau bâtiment, Kadi Diao, étudiante en deuxième année de communication, peine à cacher son inconfort. « Quand j’ai mes règles, mon humeur change. Je m’isole. Le deuxième jour surtout, la douleur est si intense que je préfère rester chez moi », explique-t-elle d’une voix basse. Comme beaucoup d’autres, elle ne prend pas de médicaments et endure la douleur en silence. Elle estime que les autorités administratives de l’université devraient davantage prendre en compte cette réalité : « En tant que filles, ces jours d’absence devraient être compris. ».
Une préoccupation que l’administration semble avoir commencé à intégrer. Face à des absences répétées, certains instituts de formation de l’UCAD ont ouvert le dialogue avec les étudiantes concernées. À l’issue des échanges, une mesure a été adoptée : les étudiantes peuvent désormais signaler leurs absences liées aux menstruations, sans pénalité, dans une certaine limite.
Mais sur le terrain, les difficultés persistent. Cécilia, étudiante en deuxième année de journalisme, évoque un quotidien éprouvant. « J’ai un flux abondant. J’aimerais rester chez moi certains jours, mais je suis obligée de venir, surtout en période d’examen », confie-t-elle. Fatiguée, elle dit avoir renoncé aux médicaments, par crainte d’effets secondaires.
À ses côtés, Oumy Niang acquiesce. Elle décrit des matins difficiles, où chaque mouvement devient une épreuve. « Certains jours, je peux à peine marcher à cause des crampes. Mais je viens quand même pour éviter les sanctions », explique-t-elle. Comme d’autres, elle souligne également le manque d’infrastructures adaptées pour gérer dignement cette période.
Dans une salle de TD (travaux dirigés), Anna Dieng partage une expérience similaire, évoquant des douleurs persistantes au bas-ventre qui rendent la concentration difficile. Un peu plus loin, dans la salle informatique, Kiné Guèye nuance : « Certaines souffrent plus que d’autres. Moi, ça dépend des mois. Mais les règles ne sont jamais anodines. Elles peuvent être silencieuses ou très douloureuses. ».
Au fil des témoignages, un constat : les règles, bien qu’universelles, restent insuffisamment prises en compte dans l’organisation académique. Entre tabous sociaux et un manque de politiques adaptées, les étudiantes doivent encore composer seules avec une réalité qui affecte directement leur apprentissage.
Un obstacle silencieux à la réussite scolaire des filles
Les toilettes universitaires, souvent inadaptées, illustrent ce malaise. Absence de poubelles, de papier hygiénique ou de savon, impossibilité de se changer dans des conditions dignes… Pour beaucoup, gérer ses menstruations sur le campus relève du parcours de la combattante. « On se sent mal à l’aise », confie une étudiante, résumant un sentiment largement partagé.
Pour ces jeunes femmes, il ne s’agit pas de réclamer un traitement de faveur, mais une reconnaissance : celle d’un vécu partagé qui doit être pleinement intégré dans les politiques éducatives. Car, au-delà de la douleur, c’est bien la question de l’égalité des chances qui est en jeu.
Cette réalité commence dès les premières règles, souvent autour de 11 ans, et accompagne les filles tout au long de leur parcours scolaire, du primaire à l’université. Dès l’école élémentaire déjà, certaines rencontrent des difficultés d’assiduité liées aux menstruations. Au fil des années du collège au lycée, puis dans l’enseignement supérieur, ces contraintes persistent, parfois même s’accentuent.
Faute d’infrastructures adaptées dans de nombreux établissements : toilettes fonctionnelles, accès à l’eau, papier hygiénique ou espaces appropriés pour se changer, les élèves et étudiantes sont souvent obligées de s’absenter, d’écourter leurs journées ou de suivre les cours dans des conditions inconfortables. Une situation qui impacte directement leur apprentissage et met en lumière les inégalités structurelles encore présentes dans le système éducatif.