Le prix Nobel de la paix décerné à l’avocate sud-africaine Navanethem Pillay, à l’heure où la justice est « attaquée »
Agée de 85 ans, Navi Pillay a notamment été juge et haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda.
Le prix Nobel de la paix a été attribué, vendredi 9 octobre, à la juriste sud-africaine Navanethem Pillay, dite Navi Pillay, « pour ses efforts en faveur de la paix et du droit international », a annoncé le comité Nobel, à Oslo.

Par Le Monde avec AFP et Reuters

Navanethem Pillay, à Johannesburg, en janvier 2023. WIKUS DE WET/AFP
Jeune avocate d’origine indienne dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, Navi Pillay a été la première femme nommée à la Haute Cour d’Afrique du Sud,en 1995. Elle a exercé, sur recommandation de Nelson Mandela, au sein du Tribunal pénal international pour le Rwanda pendant huit ans, dont quatre en tant que présidente, de 1999 à 2003, après avoir été élue juge en 1995.
Agée de 85 ans, Navi Pillay a aussi été juge et haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme entre 2008 et 2014, juge à la Cour pénale internationale de 2003 à 2008 et a présidé la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui a accusé Israël de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Elle déplore d’avoir été qualifiée d’« antisémite » depuis et dénonce les appels sur les réseaux sociaux de ceux qui réclament que les Etats-Unis la sanctionnent, comme Washington l’a fait pour une rapporteuse de l’ONU, des juges de la CPI et des ONG palestiniennes.
Aujourd’hui, Navi Pillay est juge à la Cour internationale de justice dans l’affaire où la Birmanie est accusée de génocide.
Elle a appris la nouvelle de sa distinction alors qu’elle se trouvait au tribunal de Nuremberg (Allemagne), vendredi, où se déroule un sommet de droit international. « Si vous applaudissez un peu plus fort, je partagerai peut-être le prix avec Trump », s’est-elle amusée, sous les ovations. La séquence a été filmée et publiée sur X par la secrétaire générale d’Amnesty International, Agnès Callamard. Par cette déclaration, Navi Pillay faisait référence à la lauréate de l’année dernière, l’opposante vénézuélienne Maria Corina Machado, qui a « offert » sa médaille au président américain en janvier.
Elle a, par la suite, annoncé qu’elle dédiait son prix à tous les survivants de crimes internationaux. « C’était peut-être le destin qui a voulu que je me trouve dans cette salle d’audience historique no 600, où se sont déroulés les procès de Nuremberg, au moment où l’annonce a été faite et où j’ai été informée de cette distinction », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse dans la ville allemande où ont été jugés les principaux criminels nazis. « Mon message aux dirigeants, aux responsables politiques, est le suivant : vous êtes soumis à une obligation juridique. Quelles que soient les autres obligations morales qui vous incombent, vous avez l’obligation légale de protéger les droits humains [et] de vous abstenir de faire la guerre », a-t-elle ajouté.
Née Navanethem Pillay le 28 septembre 1941 à Durban, dans une famille modeste, cette fille d’un chauffeur de bus a fait des études de droit en Afrique du Sud, complétées par un master et un doctorat à Harvard, aux Etats-Unis. En 1967, elle devient la première femme non blanche à ouvrir un cabinet d’avocats dans la province du Natal. Elle défend de nombreux opposants à l’apartheid sud-africain et obtient notamment, en 1973, que les prisonniers politiques de Robben Island, où était détenu Nelson Mandela, puissent consulter des avocats.
Une lauréate qui « incarne véritablement le droit international »
« La lauréate de cette année a joué un rôle déterminant pour garantir que les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide fassent l’objet de poursuites judiciaires », a écrit le comité Nobel dans un communiqué, qui a salué son « intégrité » et son « courage » exceptionnels. « A une époque marquée par des défis existentiels – notamment un nombre de guerres et de conflits que le monde n’avait pas connu depuis longtemps –, le droit international n’est plus seulement un complément à la paix et à la sécurité. C’est une nécessité », a ajouté le jury.
L’attribution « rend hommage à tous ceux qui œuvrent pour faire respecter et défendre le droit international », a réagi le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Dans un communiqué, il « félicite chaleureusement » celle qui « s’est faite la championne du droit international et des droits humains et a été une voix inébranlable et indépendante au service de la justice dans le cadre de certaines des affaires juridiques internationales les plus marquantes de notre époque ».
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a salué une « défenseuse des persécutés, des personnes vulnérables, de ceux qui n’ont pas voix au chapitre et des exclus ; elle défend la primauté du droit face sur la loi du plus fort ». Tomoko Akane, présidente de la Cour pénale internationale, ou encore Cyril Ramaphosa, président sud-africain, ont eux aussi félicité la lauréate.
Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, s’en est, lui, pris violemment à Mme Pillay, pour avoir dirigé la commission d’enquête indépendante de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés. « Le comité Nobel a perdu sa boussole morale. Il a décerné sa plus haute distinction à une personne sectaire » qui a contribué à « la diabolisation des juifs », a-t-il estimé sur X.
Quatre autres prix Nobel ont été attribués depuis lundi : médecine, physique, chimie et littérature. Le prix Nobel d’économie doit encore être annoncé lundi 12 octobre. Celui de la paix, par l’impact qu’il peut avoir sur l’évolution géopolitique du monde, est généralement le plus suivi et le plus attendu.