La polygamie, une normalité au Sénégal


Élu en 2024 à l’âge de 44 ans, Bassirou Diomaye Faye est le premier président sénégalais à s’afficher publiquement avec ses deux épouses. Socialement acceptée, la polygamie fait partie du quotidien au pays de la Teranga, où près de 93,8 % de la population est musulmane*.
Dans une maison cossue de Dakar, le ton monte. « Je te prenais pour une sœur, mais tu m’as poignardée dans le dos », lance l’une des femmes. La tension est palpable. Les accusations fusent. La musique appuie le caractère dramatique de la scène. « Tout ce que j’ai construit en 40 ans s’effondre, déplore le narrateur. Mais qu’ai-je fait au bon Dieu? »
Produit par Marodi TV Sénégal, Doomu Baay s’inscrit dans la vague de feuilletons à succès qui ont explosé au Sénégal depuis le début des années 2010. Ici, l’histoire s’articule autour d’Amadou, « qui a réussi à unir ses épouses et ses enfants dans la paix et la solidarité durant 40 ans », résume la production.
Tournées en wolof, les séries comme Doomu Baay, Maîtresse d’un homme marié, Karma et Le polygame séduisent tant le public d’Afrique de l’Ouest que la diaspora, grâce à leur diffusion sur YouTube. La famille, l’amour et les trahisons sont au cœur des intrigues. « La polygamie est très présente dans la vie réelle des Sénégalais, observe Amina Seck, scénariste, autrice, romancière et fondatrice du Salon du livre féminin de Dakar. C’est ce qui se voit dans les séries locales. La plupart du temps, la trame sera l’arrivée de la deuxième femme. Tout le narratif tourne autour de la polygamie. »
« La polygamie ne choque personne au Sénégal, affirme Fatoumata Bernadette Sonko, professeure au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et fondatrice de la plateforme d’information Mousso.sn, qui avoue toutefois ne pas être une fan de ces feuilletons. Cela fait partie de la réalité de ce pays. Contextuellement, c’est très valorisé, en fait. »
La polygamie aujourd’hui

Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), 35,5 % des ménages sénégalais sont polygames. « Ce taux est probablement en deçà des chiffres réels, au vu des mariages non constatés, écrit Fatoumata Bernadette Sonko dans l’essai Femmes sous silence au Sénégal – Une fabrique du patriarcat, publié chez L’Harmattan en 2023. En effet, 72,7 % des mariages ne sont pas déclarés auprès des services d’état civil, soit près de 9 mariages sur 10 (88,4 %) en milieu rural et 5 sur 10 en milieu urbain (51,0 %). »
La loi permet à un homme de prendre jusqu’à quatre femmes. Au moment du premier mariage, il doit cocher la case « monogame » ou « polygame », qu’il ne pourra plus modifier par la suite. Les femmes, elles, grandissent en apprenant à devenir de bonnes épouses. « Au Sénégal, la véritable place des femmes se définit encore dans le cadre du mariage, dont l’une des composantes essentielles, voire fondamentales, est la procréation, mentionne Fatoumata Bernadette Sonko dans son essai. La naissance d’un enfant semble consacrer socialement la féminité. »
La professeure précise que les femmes n’habitent pas toutes sous un même toit. Les maris plus aisés possèdent généralement deux maisons – voire plus –, où vivent les épouses et leurs enfants. « Donc, elles ne se rencontrent que rarement. Il y a moins de problèmes. Parfois, elles ne se connaissent même pas. »
« La polygamie se vit positivement dans certains foyers, soutient Amina Seck, qui a grandi dans une famille polygame. Ce n’est pas comme dans les séries : il arrive qu’on ne puisse pas reconnaître qui est la première, la deuxième ou la troisième épouse. La société sénégalaise a normalisé la polygamie. »
L’union de deux familles… ou plus
Dans ce pays où l’homosexualité est toujours considérée comme un délit, l’union entre un homme et une femme va au-delà du couple : elle implique aussi les familles. « Ici, quand on se marie, ce sont les familles qui se marient, explique Fatoumata Bernadette Sonko. Donc, ce sont des liens familiaux – un mariage endogamique, ça veut dire dans la famille – ou un mariage entre deux familles. Dans tous les cas, ce sont deux familles qui se marient avant tout. »
Des femmes très éduquées épousent aussi des hommes polygames. « Il y a beaucoup de femmes qui l’assument et le revendiquent, même ici à l’université, souligne la professeure. Elles vont te dire : “J’ai plus de temps pour m’occuper, pour faire autre chose.ˮ »
Amina Seck abonde dans le même sens. « Les femmes l’ont accepté. Se marier à un homme marié ne veut pas dire que vous êtes archaïque. Il y a des côtés positifs et des côtés négatifs. Certaines femmes deviennent la deuxième épouse pour avoir plus de temps pour elles-mêmes. »
Le mariage, une fin en soi?
Tenter de s’y retrouver entre les différents types de mariages sénégalais est aussi complexe que les intrigues des feuilletons. Entre le mariage coutumier ou traditionnel, le mariage religieux et le mariage civil, se glissent une foule de rites et de nuances. « Il y a des mosquées où il n’y a pas de certificat, dit Fatoumata Bernadette Sonko. Si tu ne déclares pas ton mariage, juridiquement ou légalement, tu n’es pas considérée comme l’épouse d’un tel. Si tu paies des impôts en tant que femme célibataire, tu vas continuer à le faire. »
Quant au divorce, il reste très marginal et il est toujours perçu comme un échec. « Le mariage peut être coutumier, religieux ou civil, mais le divorce ne peut être que judiciaire », explique la professeure. « Les femmes divorcées sont stigmatisées, ajoute-t-elle. Et bien des femmes ne savent même pas qu’elles ont droit à une pension alimentaire. »
Dans une société où on apprend aux fillettes à plaire et à être au service des autres, à satisfaire leur futur mari et leur belle-famille, les obligations sociales passent avant tout. « C’est bien de faire des études, de briller et d’avoir une profession, dit Fatoumata Bernadette Sonko. Mais la vraie réussite sociale, c’est le mariage. »