Une double journée qui ne dit pas son nom
Essorées comme une serpillère par les tâches domestiques, elles sont nombreuses, ces femmes qui effectuent des heures de travail invisible, absentes des statistiques. Selon Oxfam, la valeur monétaire de ce travail gratuit représente, chaque année, au moins 10 800 milliards de dollars dans le monde.
Par Huchara Baptiste
Faire la cuisine, le ménage, la lessive, nettoyer, garder les enfants, prendre soin des malades, des personnes âgées, ces activités non rémunérées réalisées au sein de la sphère domestique sont essentielles au bon fonctionnement des familles. Une autre journée de travail. Au Sénégal, elles incombent principalement aux femmes quelle que soit leur position professionnelle. Peu d’entre elles peuvent se targuer d’y échapper.
« Après le bureau, mon deuxième boulot m’attend à la maison : préparer les repas, surveiller le devoir des enfants, Il y a trop de choses à gérer. J’ai l’impression d’avoir des demi-journées et de tout porter, ça m’énerve et parfois ça crée des tensions. », confie Fama, mère de deux enfants. Pour cette caissière dans une banque de la place, « tout le monde trouve normal de participer aux dépenses, de payer des factures, mais quand il s’agit d’aider à la maison, tu es seule sur plusieurs fronts à la fois. Il y a un problème de conscience. »
Les tâches sont inégalement réparties dans les foyers. Les journées respectives s’arrêtent devant la porte de la maison. « C’est frustrant de voir ton mari confortablement installé devant la télé attendant tranquillement que le dîner lui soit servi, alors que vous avez quitté la maison ensemble pour aller travailler. La plupart des hommes se plaisent dans cette situation sous prétexte qu’ils sont éduqués comme ça. C’est tout simplement de la paresse.»
Si pendant un temps, les hommes étaient les principaux pourvoyeurs de revenus et devaient se reposer après une dure journée, la donne a changé depuis très longtemps. Beaucoup de femmes s’activent désormais dans des domaines variés et participent pleinement aux dépenses familiales, néanmoins leurs occupations professionnelles ne les déchargent pas pour autant du travail domestique.
« L’ascenseur matrimonial ne décolle pas pour la plupart d’entre nous, au contraire, il nous cloue. Je suis devenue l’ombre de moi-même. Je n’ai pas de temps pour moi. Ma maman dit que tout s’améliorerait quand les enfants grandiront, en attendant je dois tout faire seule. J’en ai tellement souffert à la naissance de mon deuxième enfant que j’ai fini par péter les plombs et partir. Je participais autant que mon ex aux frais et souvent même plus que lui, mais quand il s’agit de donner un coup de main même pour le bébé, il trouvait toujours un prétexte. Le pire, c’est que tout ce sacrifice ne te sert pas. Quand tu divorces, tu perds en capital professionnel à cause des absences au bureau pour des raisons familiales et du manque de temps pour te projeter parce que chargée tout le temps», s’indigne Anna, commerciale dans une start-up.
La cinquantaine entamée, Kiné, sage-femme d’État, croit que le regard sur le travail des femmes doit évoluer. « L’école m’appelle toujours quand il y a un souci avec mes enfants. Jamais leur papa. Pourquoi ? J’ai beau leur expliquer que j’ai aussi des responsabilités et des journées bien remplies, rien n’y fait. Je dois chaque fois m’arrêter pour m’occuper de la situation. C’est comme si mon travail est moins important. Nous sommes formatées à tout accepter sans rien dire et portons sur les épaules les charges sociale, familiale et professionnelle en croyant que c’est normal. Nous croulons d’épuisement en silence en attendant d’exploser pour que notre souffrance soit visible. La charge mentale de cette quotidienneté est lourde et ça doit changer.»
Pour ces championnes du multitâche domestique toutes catégories confondues : travail, écoles des enfants, activités sociales, implications communautaires, la répartition équitable des tâches selon ses capacités est une piste à explorer pour une harmonie au sein du foyer ainsi qu’un dialogue avec le conjoint pour le sensibiliser sur les conséquences physiques et psychologiques de la charge mentale. Car, les tâches répétitives abîment le corps des femmes et leur santé mentale.