De la nuit de noces au laabaan : quand la virginité enivre le débat
Par Fatoumata B. Ba
La nuit de noces serait un cauchemar pour beaucoup de nouvelles mariées. Les réseaux sociaux diffusent en boucle des vidéos et des séries télévisées abordant la question de la virginité des jeunes femmes avant le mariage, ravivant le débat autour d’une tradition que certaines estiment « indéfectible », tandis que d’autres la jugent « vide de sens ».
Il est 14 heures. Le temps est frais, ponctué de quelques gouttes de pluie éparses. À Diokoul, un conglomérat de cinq quartiers lébous situé à Rufisque Ouest, la période des vacances est marquée par une succession de mariages. Dans cette localité, la tradition du laabaan — une cérémonie célébrant la virginité de la nouvelle mariée lors de la nuit de noces — demeure bien vivante.
Sur l’écran plat fixé dans un coin du salon familial, Soukeyna Ciss regarde attentivement une scène de la série télévisée Bété Bété. On y voit une jeune mariée, Dieynaba, interrogée par sa mère, émue aux larmes : « J’espère que tu ne me décevras pas. »
Cette scène, devenue virale, met en lumière la hantise de certaines mères qui font de la virginité de leur fille une question d’honneur et de fierté.
« Consciente de l’importance accordée à cette tradition, je me suis toujours préservée pour ma mère », confie Soukeyna, qui se prépare pour une cérémonie de laabaan en l’honneur de la femme de son frère.
Ajustant délicatement son moussor (foulard) brodé de rouge, elle se jauge avec un sourire ravi : « J’adore cette robe, la couleur me va à merveille. » Elle se maquille légèrement, s’asperge de parfum et enduit ses pieds de lait corporel, en attendant ses amies et cousines pour se rendre à la célébration.
« Je suis heureuse que ma belle-sœur se soit préservée jusqu’au mariage. C’est important de le montrer à tous », ajoute-t-elle.
Le lendemain de la nuit nuptiale, la mariée remet le pagne taché de sang — symbole de sa virginité — à sa mère, qui le transmet à la badiène (tante paternelle). La nouvelle se répand comme une traînée de poudre, et la griotte de la famille n’est jamais loin pour entonner des chants célébrant les prouesses de toute la lignée. Une cérémonie de laabaan, plus connue sous le nom de mbaxaal, est alors organisée.
« Le mbaxaal est un plat de riz bien cuit, accompagné de viande ou de poisson, parfois agrémenté de légumes selon les goûts. Il est réputé pour être très épicé. Lors de cette fête, on prépare aussi du riz au lait ou de la bouillie de mil, mais le mbaxaal reste le plat vedette », explique Soukeyna, tout en s’occupant de sa fille de deux ans.
Soudain, ses amies arrivent, bruyantes et enthousiastes. En pantalon, marinière ou robe taille basse, ces jeunes femmes âgées de 25 à 30 ans partagent leurs attentes.
« J’espère que ce sera un super mbaxaal », lance l’une.
« Et que les chansons seront à la hauteur », renchérit une autre.
À la lueur du crépuscule, alors que l’heure de la prière du Maghreb approche, Astou Ndoye, la jeune mariée de 16 ans, se prépare à accueillir ses invitées dans la véranda du premier étage de sa maison. Mariée il y a deux semaines lors d’une cérémonie intime réservée à la famille, cette élève de Seconde ne se soustrait pas à la tradition du mbaxaal. Sobrement vêtue et sans maquillage, entourée de ses amies, elle s’installe pour chanter et danser sa « prouesse ».
« Ce mbaxaal est une initiative de ma mère, de ma badiène et de mes sœurs », confie-t-elle timidement, avant d’ajouter : « À Diokoul, les spéculations vont bon train lorsqu’une nuit de noces n’est pas suivie d’une telle cérémonie. C’est profondément ancré. Même si certaines familles délaissent cette tradition, pour nous, elle reste incontournable. »
Chants et rires : l’ambiance envoûtante du mbaxaal
Assise fièrement sur une chaise en plastique, Anta Ciss fait office de cheffe d’orchestre. Étudiante en Master et belle-sœur de la mariée, sa silhouette se détache dans la lumière tamisée. Ses chansons, directes et sans tabou, évoquent ouvertement la sexualité. Si certaines jeunes femmes sont d’abord surprises, elles s’habituent vite, poussant des cris de joie.
Une amie d’Astou murmure, choquée :
« C’est la première fois que j’assiste à un mbaxaal. Je suis surprise par la crudité des chansons ! Elles parlent sans détour des parties intimes. »
Avec un sourire éclatant, Anta captive son public fasciné.
« Normalement, les chansons sont encore plus crues, accompagnées de danses suggestives. Voir le public rire et s’étonner à chaque instant, c’est ce qui fait le charme du mbaxaal », explique-t-elle.
L’ambiance bat son plein. La fête vibre au rythme des pas de danse, tandis que les éclats de rire se mêlent aux applaudissements. L’odeur enivrante du mbaxaal emplit la pièce, faisant saliver les convives. Quinze minutes plus tard, le cliquetis des bols annonce l’arrivée des plats en aluminium remplis de riz rouge fumant. Par groupes de quatre, les invitées s’installent, éventant la nourriture pour la refroidir.
Astou savoure ses cuillerées avec enthousiasme :
« C’est délicieux ! À une époque où la virginité des jeunes filles se fait rare, nos familles valorisent cette tradition pour la promouvoir. Les mères proclament fièrement : “Venez voir, ma fille est restée pure, elle est complète !” »
Une tradition jugée « vide de sens » à l’ère de l’intimité conjugale et de l’hyménoplastie
À quelques encablures de Diokoul, la cérémonie du laabaan suscite peu d’enthousiasme. Adja, gérante d’un multiservice, ne comprend pas cette tradition qu’elle juge dépassée.
« Comment quelques gouttes de sang sur un pagne peuvent-elles valoriser une épouse dans son ménage ? Il faut bannir cette forme de violence envers les femmes, exercée au nom de la tradition. Sinon, pourquoi ne pas exiger des hommes un certificat de puceau ? », s’interroge-t-elle, visiblement agacée.
Par ailleurs, certaines femmes naissent sans hymen en raison de variations naturelles du développement embryonnaire. Cette absence n’affecte ni leur santé ni leur chasteté. La série Bété Bété aborde d’ailleurs cette réalité dans sa troisième saison à travers le personnage de Diouma Thiam : une jeune femme restée chaste, mais qui ne saigne pas lors de sa nuit de noces parce qu’elle est née sans hymen, un diagnostic confirmé par un médecin.
À travers les personnages de Dieynaba et de Diouma, la série met en lumière l’impertinence d’une tradition de plus en plus contestée.
C’est aussi l’avis de Marie, étudiante en Master 2 de droit privé :
« C’est un diktat que les femmes doivent refuser, car il bafoue leur droit à disposer librement de leur corps. Heureusement, aujourd’hui, de nombreux couples préfèrent passer leur nuit de noces dans l’intimité, à l’hôtel ou en appartement, loin des regards indiscrets. »
Pour Djéguène, le débat est d’autant plus vain qu’il existe désormais des moyens de « s’acheter une virginité » avant le mariage.
« Certaines pommades ou l’hyménoplastie — une chirurgie intime qui restaure l’intégrité de l’hymen — permettent de régler la question », explique-t-elle.
Si les réseaux sociaux contribuent à raviver des pratiques comme le laabaan, dans la réalité, cette tradition tend à disparaître. Toutefois, l’exigence de virginité demeure encore une source de pression et de hantise dans certaines familles.