En pays Bassari : du nom de la mère au nom du père, une dépossession des femmes
Par Makan DAMBELE
Les Bassari ou Belian, peuple de l’Est du Sénégal,ont vu l’un des fondements de leur société s’effondrer sous l’effet conjugué des religions révélées, des exigences administratives et surtout de l’école : la transmission du nom de famille, longtemps fondée sur la filiation maternelle.
Dans les collines verdoyantes du Sénégal oriental, le peuple Bassari a longtemps transmis l’identité par la mère, considérée comme la seule certitude de la filiation. La société était alors strictement matrilinéaire. À la naissance, l’enfant n’était pas baptisé. Il portait directement le nom de famille de sa mère et recevait un prénom déterminé par son rang de naissance parmi les enfants de celle-ci.
La singularité de cette organisation se reflète aussi dans la rareté des patronymes. Dans toute la société Belian, seuls sept noms de famille existent : Bindia, Boubane, Bangar, Bonang, Biès, Bidiar et Bianquinth. Les prénoms, eux, obéissent à une règle tout aussi rigoureuse : ils sont strictement liés au rang de naissance, avec des listes distinctes pour les garçons et les filles. Chez les garçons, le premier-né s’appelle Ithiar ou Thiara, suivi de Tama, Kaly, Indëga, Yera, Pata puis Mamy. Chez les filles, la première porte le nom d’Ithire ou Thira, suivie de Këma, Péna, Taky, Niari, Moutouma et Coumédia.
L’école et les religions comme facteurs de rupture
Une pratique ancestrale qui n’a pas résisté aux transformations sociales. À partir des années 1970, l’attribution du nom de famille maternel commence à reculer, progressivement supplanté par celui du père. Aujourd’hui, dans la majorité des cas, le nouveau-né Bassari porte un patronyme au détriment du matronyme.
Pour comprendre les fondements de l’attribution systématique du matronyme, nous rencontrons Ithiar Abdoul Wahab Bindia, dans un quartier calme de Kédougou. Ancien instituteur puis sous-préfet, aujourd’hui à la retraite, l’homme élancé, aux cheveux poivre sel, vêtu d’un caftan bleu, nous accueille dans son salon à l’atmosphère sobre.
« Jusqu’aux années 1970-1980, l’enfant portait toujours le nom de la mère. Parce que la maman est une certitude. On ne peut pas en avoir deux. En revanche, on ne peut jamais être totalement sûr du père. Cette réalité existe chez tous les peuples. Seule la femme sait vraiment qui est le père de son enfant. Voilà pourquoi, l’enfant prenait le nom de sa mère », explique-t-il calmement.
Selon lui, ce système a commencé à vaciller avec l’arrivée de l’école moderne et des religions révélées, notamment l’islam et surtout le catholicisme introduit par les missionnaires. « Les missionnaires ont créé des écoles en pays Bassari. Avec l’école sont venues les exigences administratives. Avant, les naissances n’étaient pas déclarées. Mais avec les extraits de naissance, les enseignants ont commencé à inscrire systématiquement le nom du père », poursuit-il.
Qu’ils soient musulmans ou catholiques, les enseignants, influencés par leurs référents religieux et administratifs, ont largement contribué à généraliser la transmission du patronyme. « Donner le nom du père obligeait aussi celui-ci à assumer sa responsabilité envers l’enfant et la mère. Ce n’était plus “ton enfant, débrouille-toi”, mais “notre enfant” », souligne M. Bindia.
L’ancien sous-préfet confie avoir été épargné par cette transition, ses deux parents portant le même nom de famille. Mais il se souvient de camarades de promotion contraints, dès l’école, de changer de patronyme.
À l’état civil, la tradition rattrapée par les papiers
Pour mesurer l’ampleur de cette mutation, direction la mairie d’Ethiolo, située à 81 kilomètres au Sud-ouest de Kédougou, dans le département de Salémata. Commune rurale à majorité Bassari, son accès reste difficile, tant la route est dégradée. Dans les registres de l’état civil, le changement est visible.
« Aujourd’hui, les actes de naissance tiennent compte des deux parents, la mère et le père. Autrefois, le nom de famille venait souvent de la mère, mais les pratiques ont beaucoup évolué », explique le maire, Lamarana Ndiaye.
L’officier de l’état civil confirme une augmentation notable des demandes de rectification. « De nombreux élèves et étudiants cherchent à changer le nom hérité de leur mère, notamment à cause de problèmes de nationalité ou de documents administratifs. Nous sommes très sollicités pour ces cas », précise-t-il.
Sous un arbre, non loin des habitations, Victorin Tama, plus de quatre-vingts ans, vêtu d’un grand boubou noir assorti d’une casquette, affirme sans hésiter avoir longtemps porté le nom de sa mère, Bindia.
Un peu plus loin, assise sur un tabouret en raphia devant sa case ronde, un bâton posé à ses côtés — son troisième pied — Këma, l’une des doyennes du pays Bassari, se souvient elle aussi de cette époque. Elle observe les mutations avec inquiétude et regrette ce changement, qu’elle attribue au brassage ethnique et culturel croissant.
Sans cri, ni révolte, la société Bassari change. Lentement. Le nom du père s’impose, le papier remplace la tradition, et l’identité se redessine. Reste une question, murmurée au détour des cases et des collines : que restera-t-il demain de ce lien originel entre la mère et le nom ?