O’luckta : la danse rituelle des masques qui marque le début des semis en pays Bassari
Par Makan DAMBELE
À l’orée de la saison des pluies, dans les villages belyan du Sud-Est du Sénégal, la sortie rituelle des masques o’luckta marque un temps fort du calendrier Bassari. Entre danses, chants, travaux champêtres et partage du vin sacré, cette cérémonie ancestrale met en lumière une organisation sociale fondée sur un strict système de classes d’âge, tout en révélant les transformations culturelles qui traversent aujourd’hui la communauté.
En ce début d’hivernage, l’ambiance à Laminya, un village belyan, est marquée par la traditionnelle sortie des masques O’luckta. Cette période coïncide avec le début des semis. Il est presque dix heures trente lorsque les masques débarquent au domicile du chef de village. Une foule de villageois, de toutes les classes d’âge, la plupart assise sur des miradors et des tabourets, les attend avec impatience.
« Ils sont en retard ! », chuchote-t-on çà et là. Soudain, le tintement des clochettes retentit. « Ils sont là ! », lancent les plus alertes. C’est l’arrivée des masques. Ils sont au nombre de trois : un petit, appelé péna puccè, et deux grands o’luckta. Ces derniers, de forte carrure, portent une imposante bande de feuillage vert autour du torse et de la tête. D’une voix rocailleuse, ils entonnent des chants traditionnels. Le rythme est lancé. Accompagnés par la foule, les masques dansent toute la journée et toute la nuit.
Au milieu de la cour du domicile du chef de village, un groupe de jeunes filles âgées de 11 à 16 ans, célibataires et sans enfants, forme un demi-cercle et applaudit les masques. Elles appartiennent à la classe d’âge des o-palgou. Pour le rituel, elles portent un court pagne noir, décoré d’une ceinture de perles en bandoulière et d’une autre autour de la taille. Leurs coiffures, faites de tresses ornées de perles multicolores dominées par le jaune, complètent la tenue. Assistées par des femmes plus âgées, elles chantent et applaudissent les masques, offrant une chorégraphie harmonieuse.
Pour motiver davantage les danseurs et agrémenter l’ambiance, du vin de rônier, la bière locale, leur est servi par de jeunes garçons. Quant à l’assistance, elle bénéficie de l’a’chingué, une bassine remplie de vin offerte par le chef de village à l’occasion.
Une communauté bien hiérarchisée
Dans la communauté Bassari, le système de classes d’âge est bien défini et scrupuleusement respecté. Malgré la modernité et le brassage ethnique et culturel, les Bassari ont ainsi réussi à préserver leurs traditions. Chaque classe d’âge possède des prérogatives et des devoirs spécifiques.
« De la naissance à la vieillesse, le Bassari appartient à des classes dont les passages ont lieu tous les dix ans », explique Tama Bindia, notable Bassari et enseignant à la retraite.
On distingue ainsi sept classes d’âge, chacune ayant un nom, une tranche d’âge correspondante et des danses associées : les loumoutack (7 à 18 ans), les odoug (18 à 25 ans), les o-palgou (25 à 30 ans), les odiar (30 à 35 ans), les okoulock (35 à 40 ans), les opidor (40 à 50 ans) et enfin les othing (plus de 50 ans). Lors de la cérémonie dédiée à la danse des masques, chaque classe a un rôle précis à jouer. Cette hiérarchisation concerne aussi bien les hommes que les femmes. Le passage d’une classe à une autre est marqué par des rituels et des cérémonies traditionnelles.
L’entraide, un pilier de la société Bassari
Après la fête vient le travail. À la fin de la cérémonie chez le chef de village, toute la foule se dirige vers les champs pour le semis des graines d’arachide. Hommes, femmes, filles et garçons participent ensemble aux travaux champêtres. Le labeur est lui aussi accompagné de rituels, notamment avec la sortie d’un masque à apparition unique. Celui-ci exécute un rite consistant à frapper symboliquement les membres de la classe des o-palgou, jeunes garçons et filles, tous en position courbée et torse nu.
« Cette scène montre toute la beauté de la tradition bassari. La nudité des jeunes filles fait partie de notre culture. Ces danseuses ne doivent pas être gênées de montrer leur intimité. C’est dommage que certaines portent des slips. À notre époque, c’était une fierté de danser pour ce masque qui n’apparaît qu’une fois par an. Après avoir accompli sa mission, il se retire et donne rendez-vous à la prochaine saison des pluies », témoigne Niary, une quinquagénaire au regard empreint de nostalgie.
Les rituels se poursuivent ainsi jusque tard dans la nuit. À la fin de la saison des récoltes, au mois de décembre, la population se donne de nouveau rendez-vous pour une autre cérémonie dédiée aux masques, appelée « l’au revoir des masques ». Elle se tient, comme la précédente, au domicile du chef de village.