Les étudiantes contraintes de quitter l’UCAD la peur au ventre
Par Djibril DIAO
Choqués et meurtris par la perte de l’un des leurs camarades à la suite d’une journée de violents affrontements avec les forces de l’ordre, les étudiants sont contraints de quitter le campus social. Récit d’une matinée d’errance entre inquiétude et détresse, où la sidération se lit surtout sur le visage des étudiantes.
Université Cheikh Anta Diop. Il est 10 heures ce mardi 10 février 2025 et l’air pique encore les narines. Ce n’est pas la pollution habituelle de Dakar, mais ce reste âcre de gaz lacrymogène qui colle à la gorge dès qu’on franchit la grande porte.
Hier, Abdoulaye Ba est mort. Étudiant en deuxième année de médecine. Il rêvait de sauver des vies. Il a perdu la sienne. Depuis l’annonce de son décès, une chape de plomb s’est abattue sur l’université. Les affrontements ont cessé, les regards sont fuyants, les voix basses, les pas hésitants.
Dans la nuit, la décision du COUD de fermer le campus social, jusqu’à nouvel ordre, est tombée comme un couperet. Les étudiants doivent quitter les lieux avant midi. Une double peine pour une communauté déjà à genoux.
Devant les pavillons des étudiantes, la détresse est palpable. L’endroit ressemble à une gare routière improvisée. Taxis, Yango, voitures particulières s’entassent dans un désordre bruyant. Malgré l’agitation, l’ambiance est lourde, presque irréelle.
Des étudiantes pleurent en silence, les yeux rougis par une nuit sans sommeil. Pour nombre d’entre elles, la peur ne date pas de ce matin. Elle a commencé la veille, enfermées dans leurs chambres, tandis que les détonations retentissaient à l’extérieur.
Sokhna Thiam, étudiante en Master d’Histoire, charge ses affaires en hâte. Ses mains tremblent légèrement. Ses traits sont tirés. « Lahila hilala… hier, on a failli mourir », souffle-t-elle, la main plaquée sur la bouche pour contenir une angoisse encore vive. Elle ferme les yeux quelques secondes avant de poursuivre : « Les lacrymogènes entraient jusque dans les chambres. On étouffait. Ma colocataire est asthmatique. Elle est tombée en crise. On a cru qu’on allait la perdre. On a eu la peur de notre vie. »
Au-delà de la peur immédiate, c’est le sentiment de vulnérabilité qui domine. Beaucoup viennent des régions. Quitter le campus en urgence signifie trouver un point de chute. Certaines ne savent pas où aller. D’autres redoutent les longs trajets seules et le transport des bagages. Car, en plus des valises remplis d’habits et de documents, elles doivent emporter tous leurs matériels y compris leurs ustensiles de cuisine souvent utilisées lors des grèves.
Le prix de l’exode
À l’intérieur des pavillons, les couloirs se vident. Au bord de la route, le malheur se monnaye. Les chauffeurs voient défiler ces clientes pressées, chargées et angoissées. Les tarifs flambent sur les applications. Oumy Fall vient de payer 3 100 FCFA pour une course qui en coûtait 2 500 la veille. Elle n’a pas discuté. « Je veux juste rentrer chez moi », lâche-t-elle d’une voix blanche avant de s’engouffrer dans le véhicule.
À midi pile, le campus social devient un quartier fantôme. Les chambres désertées à la hâte et les couloirs résonnent d’un silence inhabituel. Il ne reste plus que l’odeur persistante du gaz, des murs noircis et une communauté profondément traumatisée.
Pour beaucoup d’étudiantes, le choc dépasse la simple interruption des cours. Il s’inscrit dans les corps et les mémoires : suffocation, peur nocturne, départ forcé.