Le Loumo de Diaobé, une banque qui ne prête qu’aux plus endurantes : « les bana-bana »
Par Djibril DIAO
À Diaobé, commune officiellement érigée en 2008 et marquée par un déficit d’infrastructures, le marché hebdomadaire, communément appelé Loumo, est une véritable institution. Du mardi au mercredi, la petite ville frontalière se transforme en carrefour commercial sous-régional. Des camions déchargent des marchandises, des acheteurs affluent de toutes parts, les langues se mêlent. Ici, l’économie bat au rythme des femmes « Bana-Bana », piliers discrets, mais essentiels de cette effervescence.
Au cœur de la poussière soulevée par les camions et des cris mêlés des commerçants, Adama Diallo se tient droite derrière son tas de balais soigneusement alignés. Guinéenne d’une cinquantaine d’années au regard ferme, elle fait partie du décor du Loumo depuis plus de quinze ans. Chaque mardi, à l’aube, elle installe sa marchandise avec une précision presque rituelle. Partie de quelques bottes revendues à la marge, elle a peu à peu bâti une activité solide. À travers son parcours se lit tout le potentiel du Loumo : un espace où la ténacité transforme un petit étal en véritable entreprise.
Autre figure du Loumo, Mère Dior, bientôt sexagénaire, incarne la longévité et le courage. Veuve depuis plus de vingt ans, elle fait vivre son foyer grâce au commerce. Entre Touba et Diaobé, elle assure l’approvisionnement en huile de palme, pâte d’arachide (tiguadégué) et poisson séché (guédje). Si, au début des années 2000, elle effectuait le déplacement chaque semaine, l’âge l’oblige aujourd’hui à espacer ses voyages. Elle s’appuie désormais sur un réseau d’intermédiaires pour gérer ses achats à distance, au prix de frais supplémentaires et parfois d’erreurs de commande. Le commerce devient alors un équilibre fragile entre autonomie et dépendance logistique.
Aïcha, plus jeune, vit une autre réalité. Divorcée et mère de deux enfants, elle assume seule les charges du foyer. Chaque mardi, elle quitte Tambacounda à l’aube pour acheter tissus et céréales qu’elle revend ensuite. Contrairement à Mère Dior, elle ne peut déléguer : elle doit négocier elle-même, surveiller le conditionnement de ses sacs de riz ou de maïs, organiser le transport. Pour elle, le Loumo est une « banque » qui ne finance que l’endurance, la présence physique et la régularité.
Si Diaobé rayonne dans la sous-région, ce n’est pas grâce à ses infrastructures, mais à la ténacité de ces milliers de femmes. Les Bana-Bana constituent les maillons invisibles d’une chaîne économique transfrontalière. Dans la poussière du marché, sous le soleil ou la pluie, elles bâtissent une économie informelle solide, fondée sur la résilience, l’ingéniosité et la sueur.