Alissimoye Diedhiou, une reine sénégalaise 2.0 : « J’ai été victime d’un mariage précoce et, d’une certaine manière, forcé. »
La souveraine d’Usui, un royaume traditionnel du sud de ce pays africain, se considère depuis 25 ans comme une victime de mariages précoces et forcés et axe son action sur la défense des droits des filles.

Alissimoye Diedhiou, souverain d’Usui, un royaume traditionnel du sud du Sénégal, en octobre 2025.Marta Moreiras
Usui, Sénégal – 5 janvier 2026 – 22h30 GMT-6
Intronisée à seulement 14 ans, Alissimoye Diedhiou vient de célébrer un quart de siècle sur le trône d’Usui, un royaume traditionnel du sud du Sénégal . Son règne est principalement axé sur la garantie des droits des filles, sans doute parce qu’elle se considère elle-même comme une victime de mariage précoce et forcé , malgré l’honneur qu’elle ressent d’avoir été choisie reine par les ancêtres de la communauté.
Elle nous accueille chez elle tout en rangeant rapidement le petit salon qui fait office d’antichambre à sa chambre. Rien dans son modeste appartement ne laisse deviner qu’Alissumoye Diedhiou (Cabrousse, 1986) est la souveraine des quelque 50 000 habitants du royaume d’Usui, au sud du Sénégal. Des photographies de son intronisation en 2000, des portraits avec son époux, le roi Sibulumbaï Diedhiou, et d’autres images d’elle entourée de jeunes gens souriants ornent les murs. Un grand écran plat diffuse un feuilleton romantique nigérian sur la table.
La reine se prépare rapidement pour l’interview : elle revêt une robe traditionnelle et une couronne de perles et de coquillages, en signe de respect. D’une main, elle tient un sceptre royal en queue de vache ; de l’autre, un téléphone portable dernier cri qui sonne sans cesse.
Avant de partir pour la forêt sacrée, elle fait ses adieux aux trois autres épouses du roi. Seule elle porte le titre de souveraine, mais toutes vivent ensemble dans le vaste domaine en briques de terre crue, orné de fétiches et d’affiches. Celle à l’entrée annonce une campagne de dépistage du cancer du sein sous le slogan « Octobre rose ». C’est ainsi qu’Alissumoye Diedhiou vit, et c’est ainsi qu’elle règne : en naviguant entre le respect des coutumes ancestrales et une touche de modernité en phase avec son temps, au sein de l’une des sociétés traditionnelles les plus anciennes et les plus renommées d’Afrique de l’Ouest.

Question : Vous êtes la reine mère d’Usui depuis un quart de siècle, après être arrivée dans le pays très jeune. Quel est votre bilan de ces 25 années ?
Réponse : Mes débuts ont été très difficiles. J’étais très jeune et je ne savais pas ce qu’était une monarchie : nous n’avions pas eu de roi depuis seize ans, le précédent étant décédé en 1984 et je suis née en 1986. Par un rêve, mes ancêtres m’ont révélé que j’étais destinée à cette fonction, ce qui a été ratifié par le conseil royal Usui peu après l’intronisation du roi Sibulumbaï Diedhiou en 2000. Au début, je n’étais pas préparée à la vie qui m’attendait ; j’étais très jeune. J’étais déjà mère à seize ans, et les grossesses se sont ensuite succédé tandis que j’apprenais à être reine. L’une de mes missions est d’écouter le peuple. Au début, lorsque quelqu’un venait me confier ses problèmes, j’avais du mal à maîtriser mes propres émotions, et leurs histoires me touchaient profondément. J’ai aussi dû apprendre à regarder les personnes âgées dans les yeux, devant lesquelles, par respect, une jeune femme se doit de baisser le regard. Aujourd’hui, je me sens forte et en paix avec moi-même, et je suis convaincue qu’aucune difficulté ne m’est insurmontable. En 25 ans, j’ai accumulé de nombreuses expériences qui m’ont fortifiée, même si les difficultés persistent.
Q. L’un des piliers de votre mandat est votre engagement envers les droits des filles et des femmes, tant au sein de votre communauté qu’à l’extérieur. Quelles sont vos principales revendications à cet égard ?
R. J’ai été mariée très jeune, à 14 ans. Ce n’est pas un âge convenable pour le mariage, même s’il est culturellement accepté ici. Je reconnais avoir été victime d’un mariage précoce et, d’une certaine manière, forcé. C’est pourquoi je m’engage à prendre soin des filles âgées de 9 à 25 ans, à soutenir leur éducation et à les sensibiliser à leurs droits. Nous discutons de ces questions entre sœurs au sein d’une association que nous avons appelée « Batuyaay », qui signifie « sororité » dans notre langue diola. Nous parlons ouvertement des problèmes qui les préoccupent et pour lesquels nous avons parfois du mal à trouver des réponses : la vie est en perpétuelle évolution et nous devons savoir nous adapter sans renoncer à nos principes. Je les soutiens également dans leur scolarité, en particulier celles qui vivent hors des villages et qui ont des difficultés d’accès à l’école. Sur le plan international, en tant qu’Ambassadrice de bonne volonté d’ONU Femmes , je me suis engagée à lutter contre le mariage d’enfants et les mutilations génitales féminines, ainsi que contre toutes les autres formes de violence à l’égard des femmes. Je considère que cela fait également partie de mon rôle de Reine.
Q. À quoi ressemble une journée typique dans la vie d’une reine ?
R. Normal (rires). Autrefois, la reine vivait entourée de jeunes femmes qui s’occupaient de ses besoins quotidiens. Mais les choses ont changé, et comme toute mère, mon principal souci est que mes enfants étudient et ne manquent de rien. Je mène donc une vie de femme au foyer, une Diola ordinaire : je balaie, je fais la vaisselle, je pile le riz, je cuisine… J’y ajoute mes devoirs d’accueil des personnes qui viennent me faire part de leurs besoins personnels ou sociaux et ma participation aux cérémonies sacrées dans le bois sacré avec le roi. Je vis entre la cour de ma maison et le palais royal.
Q. Comment faites-vous pour survivre financièrement ?
A : Ni le roi ni moi ne percevons de salaire, et nous vivons frugalement. Nous dépendons de la générosité d’autrui et devons gérer nos finances avec responsabilité, en donnant la priorité à la santé et à l’éducation de nos enfants, car il serait inconvenant de devoir demander de l’argent en cas de difficultés financières. Il m’est arrivé d’avoir du mal à joindre les deux bouts.
Q. Le royaume d’Usui, composé de 22 villages, est une référence internationale en matière de gestion des défis contemporains selon les traditions. Les directives du roi, toujours prises par consensus, sont suivies sans hésitation par la population. Pourriez-vous nous faire part de certaines des stratégies que vous et votre époux mettez en œuvre pour y parvenir ?