Université Cheikh Anta DIOP : des étudiantes brisent l’omerta sur le harcèlement
Par Yaye Bilo Ndiaye
Le harcèlement des étudiantes serait-il un phénomène à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar ? Pour plusieurs jeunes femmes interrogées, la réponse est sans appel : oui. Une réalité profondément ancrée, mais trop souvent passée sous silence, étouffée par la honte, la peur du jugement et la culpabilité.
Dans le « bois sacré », ce petit espace ombragé derrière la Faculté de droit où de nombreux étudiants viennent réviser, une jeune femme raconte : ‘’ un jour, en sortant des cours, une amie et moi avons été suivies par deux hommes. Ils nous lançaient des propos déplacés, en commentant le physique de mon amie. Elle ne répondait pas, mais je voyais qu’elle était blessée’’.
Dans le fameux “couloir de la mort”, lieu de passage quotidien ou les halls des bâtiments de facultés, les scènes de harcèlement sont devenues presque banales. On dirait qu’elles font partie du décor. Une étudiante se souvient d’une situation qui l’a marquée :
« Un jeune homme, du genre qui passe son temps à impressionner les filles, harcelait ma copine pour qu’elle lui donne son numéro. Elle refusait toujours. Un jour, frustré, il a commencé à dire à ses amis que c’était une fille facile. Et dès qu’il en avait l’occasion, même devant les gens, il se moquait d’elle. »
Entre celles qui ont été prises pour cible et celles qui ont tout vu sans pouvoir intervenir, une même réalité se dégage : le silence. Un silence lourd, souvent utilisé comme une protection face à une violence qui dépasse parfois les mots. Comme l’a rappelé la militante pakistanaise Malala Yousafzai : « la pire forme de harcèlement est celle qui vous maintient au silence. »
Pour beaucoup, ce mutisme devient une armure — fragile mais nécessaire — pour éviter d’affronter la honte ou la peur d’être accusée « d’avoir provoqué ».
Cette étudiante en Lettres, assise sur l’un des bancs aux couleurs vives, ornant le hall du ‘’Nouveau bâtiment ‘’de la faculté des Lettres, raconte doucement :
« J’avais honte… et peur que les gens pensent que j’avais provoqué celui qui me harcelait. »
Son sourire chaleureux ne laisse rien paraître, mais la douleur reste présente.
« Avec le recul, je regrette de ne pas en avoir parlé à ma famille. Peut-être qu’en parlant, j’aurais évité qu’il fasse d’autres victimes. Mais la honte m’avait complètement réduite au silence », regrette-elle.
Non loin de là, une autre étudiante évoque le calvaire d’une camarade ciblée à cause de son surpoids : « Certains lançaient : “Hé, regardez, la grosse arrive ! Ce matin, il n’y aura pas assez à manger pour tout le monde.” Mais le pire, ce n’étaient même pas les moqueries. C’était sa solitude. »
Ces témoignages rappellent que le harcèlement, sous toutes ses formes, est une réalité bien présente à l’UCAD. Il laisse des traces invisibles mais profondes. En choisissant de parler, ces étudiantes rappellent un message essentiel : aucune victime ne devrait affronter cette violence seule. Et parfois, il suffit d’une parole pour briser le cercle du silence.