Suukaru Koor : du sucre sacré au fardeau amer
Par Abba BA
Le suukaru koor, littéralement « sucre du Ramadan », est une tradition qui consiste à offrir du sucre, du lait ou des dattes, à la belle-famille et aux personnes démunies. Un geste de partage chargé de bénédictions pour raffermir les liens familiaux. Mais aujourd’hui, l’esprit de cette coutume a changé. Derrière les paniers garnis et les sourires de façade, des femmes la vivent comme une charge mentale et financière.
La chaleur est déjà accablante en cette fin de matinée au marché de Tivaouane Peulh. Sous un soleil qui blanchit les étals, Dieynaba Tall, la cinquantaine révolue, est installée derrière le sien débordant de crèmes, de savons et de flacons parfumés. Tout de blanc vêtue, un voile soigneusement noué autour de la tête, elle observe le va-et-vient des clientes d’un regard tranquille.
Quand on évoque le suukaru koor, son ton devient ferme. « Le suukaru koor n’est pas une obligation. C’est un cadeau qu’on offre de gaieté de cœur. Il ne doit en aucun cas devenir une contrainte pour les femmes. Le contenu importe peu, c’est le geste qui compte », insiste-t-elle. Chez elle, deux belles-filles partagent le toit familial. Mais, pour cette belle-mère, la tradition doit rester un pont entre les familles, non un poids sur les épaules des jeunes mariées.
À quelques mètres, sa voisine de table, Awa Keïta, ajuste élégamment sa tenue taille basse. La jeune trentenaire acquiesce d’un signe de tête. « Il faut prendre des engagements à la hauteur de ses moyens. Beaucoup veulent faire bonne impression au début du mariage. Elles donnent au-dessus de leurs capacités. Mais à long terme, cela crée des tensions dans le couple, surtout quand l’époux ne peut pas suivre », analyse-t-elle.
Dans les allées du marché, entre les étals et les tas de légumes colorés, le débat revient comme un refrain en cette période du Ramadan. Pour certaines vendeuses, le suukaru koor demeure un geste symbolique, mais pour des femmes mariées, il rime avec angoisse. Les paniers se sont transformés. Aux produits de base s’ajoutent tissus précieux, bijoux en or, enveloppes généreuses etc.
Dans une école de la banlieue dakaroise, Khadiata, enseignante, confie à voix basse :
« J’ai été obligée de contracter une dette pour pouvoir faire plaisir à ma belle-famille. »
Le mot « dette » pèse lourd. Derrière les festivités religieuses, des femmes jonglent avec des crédits informels, des avances sur salaire ou des sacrifices silencieux.
Sa collègue Mbène, elle, a choisi une autre voie : « Je sais qu’on va me critiquer, mais je ne peux pas distribuer mon argent à des personnes qui ne disent même pas merci. Je préfère aider ma mère ou les nécessiteux. Heureusement, mon mari ne m’impose rien. »
Au marché APIX de Tivaouane Peulh, Rama, jeune vendeuse de légumes, respire la sérénité. Assise derrière ses sacs de choux et d’aubergines fraîches, elle sourit en parlant de sa belle-famille.
« Je suis chanceuse. Ils n’attendent rien. Quelle que soit la valeur du cadeau, ils sont satisfaits. Si j’avais les moyens, je donnerais plus et sans pression. »
Entre foi, traditions et réalités économiques, le suukaru koor semble s’éloigner progressivement de son essence première. Du plaisir de partager à une pilule amère pour bien des épouses. Pressions sociales, attentes implicites, comparaisons et rivalités transforment parfois la douceur du geste en source de stress.